La France, terre rêvée du bilinguisme

10 août 2009

Quand je lis que « 75% des cadres français affirment pratiquer une langue étrangère voire plusieurs« , je m’interroge sur  leur degré de maîtrise – à supposer qu’ils aient conscience de leurs lacunes. Quand je consulte le nombre de candidats arborant fièrement un niveau d’anglais « opérationnel », je demeure perplexe (quel équivalent dans le CECRL?). Chiches de passer un test international au débotté ? Quand je lis l’avalanche d’offres d’emploi réclamant des bilingues, je me prends à rêvasser d’examens pour jauger ce bilinguisme si banal en France. Partants pour une session improvisée de Cambridge Proficiency in English ?

Il faut croire que notre contrée regorge de personnes aptes à employer à la fois le français et l’anglais dans tous les raffinements, tous les styles du quotidien, toutes les nuances ; et, sans nul doute, les recruteurs savent à merveille apprécier la débrouillardise de leurs candidats…

Bilinguisme à la française ?

Bilinguisme à la française ?

Même pas bilingue malgré des conditions propices

J’aimais bien mon pote C. De parents hongrois, il vivait en Suède. Il absorbait les idiomes à une allure stupéfiante. En le voyant plonger avec délices dans des ouvrages magyars, je lui ai demandé s’il était bilingue. Il m’a répondu : non, j’ai suivi ma scolarité entière à Göteborg ; j’ai appris à manier le suédois dans tous les styles. Ma plume est assez agréable paraît-il. En revanche, je n’ai jamais exercé mon hongrois dans des situations sérieuses. Je me débrouille pour le comprendre et le lire mais je ne saurais pas l’utiliser dans des démarches administratives, professionnelles, commerciales, juridiques.

Bilingue : la réalité

Le bilinguisme réel signifie une aisance similaire dans l’une et l’autre langue, quel que soit le style, quelle que soit la situation – car il est impossible de traduire avec finesse sans connaissances culturelles. Le phénomène est très rare : l’écrasante majorité des humains cultive un idiome dominant, typiquement la langue maternelle.

Encore faut-il vérifier le degré de maîtrise dans la langue maternelle. L’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme relève : « 9% des personnes âgées de 18 à 65 ans scolarisées en france sont en situation d’illettrisme ». Lors de la JAPD, les dernières études mentionnent 20% de « lecteurs inefficaces ». Et quant à moi, je doute que les non-illettrés sachent tous comprendre et analyser les textes complexes dans tous les genres possibles.

Degrés d’affinités linguistiques et culturelles

En français, la pratique développe des affinités permettant de décrypter les informations autour du texte brut. Analyser en quoi Jules Renard n’écrit pas du tout comme Albert Cohen, les attitudes et allusions implicites chez un interlocuteur,  les différences fondamentales entre un article du Monde et les ragots de Paris Match, comment s’adresser respectivement au syndic et à un collaborateur de travail. En une phrase  : les relations sociales subtiles et variées selon les situations exigent une sensibilité linguistique élevée.

En anglais et en italien, la même démarche préside : cultiver des affinités pour affiner la compréhension (lecture, écoute) et la production (écriture, parole). Shakespeare, avec toute l’estime que je lui dois, ne sera d’aucun secours dans les actes quotidiens. Habiter à l’étranger, comme le soulignent Céline Graciet puis Audrey sur NakedTranslations,  signifie : les contacts et les contrats concernant logement, banque, travail, démarches administratives, santé, choix de produits dans les commerces, instructions dans l’entreprise, bavardages professionnels ou amicaux, orientation et transports… toutes les négociations, transactions, conversations que nous menons naturellement dans notre environnement habituel.

Rareté des bilingues, y compris traducteurs

Pour sûr, je me débrouille en anglais et en italien et, je l’espère, en français surtout ; les fameux « bilingues » hexagonaux,  les anglicisants « opérationnels », les rédacteurs veillant à leur style en français et d’autres encore ne dédaignent pas mes services à l’occasion !  (notamment quand ils croient les obtenir gratis) Pour autant, je ne suis pas bilingue et parmi mes rencontres, même si les nuances ne passionnent pas les clients et les recruteurs, je n’ai guère rencontré de collègues m’affirmant, les yeux dans les yeux, qu’ils sont « bilingues ».

D’une part à cause du nombre d’anglophones sur la planète : par la force des choses, chaque population décrit des réalités locales et cultive des expressions traditionnelles. D’autre part à cause de l’étendue des connaissances humaines : ouvrez un magazine sur l’automobile, l’informatique, les collectivités locales, la législation, les composants de l’alimentation, les figures de style ou n’importe quoi d’autre ; à perte de vue s’étale la richesse vertigineuse des mots sur l’hexagone – imaginez l’ajout de toutes les variantes régionales. Le patrimoine linguistique englobe les variations  les plus extrêmes.

L’expression « langue maternelle« , malgré le mécontentement de la HALDE, recouvre un fait linguistique d’importance cruciale en traduction. Je n’ai pas une souplesse égale du français vers l’anglais, ni par le vocabulaire, ni par le style. Toujours, je doute :  mes tournures sont peut-être compréhensibles et grammaticalement correctes, mais correspondent-elles à la situation ?

La familiarité dans ma langue et, à un moindre degré, avec l’anglais et l’italien, me permet d’appréhender les nuances fines de la communication humaine, depuis le registre vulgaire jusqu’au plus précieux, l’ironie ou la solennité, le classique banal ou le cordial, sans négliger l’intuition devant des vocables relevant d’une spécialisation ou les allusions indirectes. La communication humaine, même restreinte à l’écrit, ne saurait se borner à des informations purement fonctionnelles.


Twitter veut du bien à votre anglais

2 août 2009

Bref échange sur Twitter : je lis les diffusions de BloggingTipsCom ; l’auteur a demandé à ses abonnés quel était l’aspect le plus difficile de l’activité blogueuse. Après avoir remercié collectivement ses correspondants de leurs réponses, il a concocté un billet pour les commenter à son aise. La politesse et la cordialité s’inscrivant dans la stratégie commerciale, à mon tour, je me suis empressée de manifester ma gratitude à l’auteur par Twitter.

Que croyez-vous qu’il répondit ? « You’re welcome » ? Ou encore le visqueux « my pleasure« , le familier « np » pour « no problem« , un consternant « that’s ok« , voire un simple « yeah » ? Non, mon interlocuteur possède un tantinet plus de classe :

BT vers moi

Ici.

Réaction impeccable. La réplique idoine. Nous sommes deux personnes se connaissant peu, vaguement collègues par occasion, devisant sur le Net ; ni dans une soirée entre potes, ni dans une cérémonie protocolaire.

Je vous en rajoute une couche au passage sur les formules « thank you » et les réponses possibles. A tempérer toutefois selon les variables géographiques et culturelles – écueil inévitable au regard du nombre d’anglophones. Même si, en contexte informel, les maladresses ne prêtent guère à conséquence, la connaissance étendue et renouvelée chaque jour des codes sociaux permet d’appréhender les nuances de ces échanges. Si, par mél commercial d’entreprise à entreprise, mon interlocuteur me répondait « no sweat » ou, à l’inverse, une politesse exagérée, je risquerais fort d’en conclure qu’il se paie ma tête ! 🙂

J’en profite pour rebondir en insistant par ce billet sur une situation typique où s’illustre la variété des supports par lesquels s’imprégner d’une langue et en absorber les formulations usuelles. A titre personnel, les jeux vidéo en ligne participent à l’entretien de mon anglais – je consulte aussi des ressources plus sérieuses mais là n’est pas mon propos. En effet, le principe même de ces interfaces consiste à interagir avec les gens, lesquels bien souvent papotent en anglais sur les forums, les niouzlaiter, les blogs, le vocal ou le système de messagerie instantanée du jeu. A défaut de tournures élégantes, le lecteur digère un style de tous les jours ; par là même, il tisse une affinité naturelle, tremplin pour porter ensuite son apprentissage vers des contenus plus complexes. Pourquoi apprendre ne serait-il pas ludique ?

***

PS : mon Twitter se trouve sur http://twitter.com/Transtextuel


Rêverie d’une traducteuse : la mélodie des langues

12 juin 2009

Il y a quelques mois, je me trouvais en présence d’Italiens devisant tranquillement entre eux tandis que je vaquais. Je recueillais quelques bribes de la conversation. Une jeune femme contait une quelconque anecdote, lorsque mon intérêt se déplaça depuis son discours vers son timbre chaud, vibrant, grave.

D’une seconde à l’autre – j’ignore comment – je me suis détachée de mes connaissances linguistiques, plongée dans le ravissement simple d’écouter cette langue que j’aime tant dans sa musique, son rythme, ses gammes portées par cette voix délicieuse. Je me suis laissée bercer ainsi du chant de l’italien sans en saisir les paroles, jubilant du fugace retour à ce plaisir fondamental : le son de la langue, dépouillée de signification. Émerveillée, j’étais.

A force de progresser et de pratiquer, cette occasion se raréfie. Pourrais-je me distancier de l’anglais au point d’en oublier le sens? Je ne sais comment résonne le français à des oreilles étrangères – je ne le saurai probablement jamais, ma curiosité demeurera inassouvie.  Ce léger regret se glisse parfois dans mon esprit lorsque les ressources audiovisuelles, les causeries chez des relations ou les échos dans la rue procurent à mes tympans cette joie : le charme  que recèle la mélodie des paroles incomprises.

D’autres traducteurs partagent-ils cette rêverie ?

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Version italienne de ce billet sur le blog d’Ilaria : « Fantasticherie di una traduttora : la melodia delle lingue« .


Dans la caboche de la traducteuse #5

8 juin 2009

Nous avons bien ri et festoyé avec la traduction lue, relue, dix fois corrigée par détails et pinaillages. C’est la phase finale avant livraison désormais : la relecture directe en français, sans référence à l’anglais, pour vérifier que les phrases veulent dire quelque chose et que le mouvement du texte présente une fluidité suffisante à qui consultera. C’est l’étape où il faudrait pouvoir oublier tout ce qu’on a appris en anglais et ne conserver à l’esprit que le sens du français naturel, authentique, du terroir, comme l’écrirait n’importe quel habitant de l’hexagone (par rapport aux normes de 1865 j’entends).  La pratique régulière de la langue étrangère recèle des pièges : le degré de vigilance faiblit inconsciemment devant une phrase rédigée en français mais en réalité calquée sur l’anglais dans sa tournure. Cette avanie survient toujours tôt ou tard, parfois corrigée à temps, d’autres fois inaperçue tant est ancrée l’habitude d’employer la langue étrangère sans effort. Éternel écueil du traductraître naviguant dans un univers incertain et mouvant, peuplé de merveilles et aussi de mirages.

Si la commande de traduction émanait d’un client soucieux de qualité, le texte ferait l’objet d’une relecture par un tiers chevronné en français (orthographe, grammaire, syntaxe mais aussi typographie, normes de mise en page pour les correspondances et que sais-je encore).

Je propose donc en lecture ce résultat, sans prétendre une seule seconde qu’il s’agisse de « la » traduction de référence, de « la bonne » traduction. J’ai simplement fait de mon mieux, d’autres auraient rédigé ce texte autrement, d’autres y auraient adjoint des touches plus ou moins fidèles, libres, élégantes, populaires…

***

Rappel du contexte :

Après la Guerre de Sécession, d’anciens maîtres ont cherché à récupérer leurs anciens esclaves, faisant miroiter des promesses de vie meilleure en cas de retour au bercail. Mon coup de cœur à partager avec vous : la réponse d’un ancien esclave, Jourdon Anderson, à l’invitation de son ancien maître. Vous pouvez la lire en V.O. sur ce site.

Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson
Résidant à Big Spring, Tennessee

Monsieur,

A la réception de votre missive, je me suis réjoui d’apprendre que vous ne m’aviez pas oublié, moi, Jourdon et que vous désiriez mon retour à vos côtés, m’assurant que vos égards envers moi surpasseraient tous ceux d’autrui. Maintes fois, j’ai éprouvé de la gêne à votre endroit. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps en apprenant que vous receliez des Rebelles. Je présume qu’ils n’ont pas eu vent de votre visite chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son escadron avait laissé dans l’écurie.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous eussiez été blessé, aussi me réjouis-je de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans l’ancienne demeure pour y revoir Mlle Mary et Mlle Martha ainsi qu’Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les retrouver dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. C’est bien volontiers que je vous aurais rendu visite à l’époque où je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry comptait m’abattre à la première occasion.

Je souhaite examiner en détail les perspectives attrayantes que vous évoquez dans mon intérêt. Ici, je jouis d’une existence assez agréable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison confortable pour Mandy (que les habitants locaux appellent Mme Anderson) ; nos enfants Milly, Jane et Grundy fréquentent l’école et y progressent bien. Le professeur affirme que notre fils annonce de grandes qualités pour la prêtrise. Ils suivent le catéchisme tandis que Mandy et moi assistons aux célébrations religieuses. On nous traite avec bienveillance. Parfois, il nous vient aux oreilles des propos tels que : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». Nos enfants s’en irritent, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs auraient retiré une certaine fierté, comme moi jadis, à vivre sous votre autorité. A présent, si vous aviez l’amabilité de m’annoncer par écrit les gages que vous me comptez me verser, je pourrais décider si vous revenir tournerait à mon avantage.

Votre proposition de m’accorder la liberté ne représente aucun intérêt. En effet, j’ai acquis mes documents d’émancipation en 1864 auprès du prévôt supervisant la préfecture de Nashville. Mandy s’inquiète de revenir sans assurance quant à vos intentions de nous traiter avec justice et bienveillance. Aussi avons-nous arrêté que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer les gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Par ce geste, nous pourrons oublier et pardonner les actes passés, établissant ainsi une relation neuve, ce qui nous incitera à nous fier à la valeur de votre équité et de votre amitié dans l’avenir.

Je vous ai loyalement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars hebdomadaires pour Mandy, nos gages s’élèveraient donc à 11 860 dollars. Veuillez y adjoindre les intérêts correspondant à la retenue de nos gages pour cette durée et en retrancher vos débours en vêtements ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Ce calcul indiquera alors la somme que nous pouvons réclamer en toute légitimité. Veuillez adresser le montant par le service postal Adams Express, chez M. V. Winters, notaire, à Dayton, Ohio. En cas d’absence de règlement pour ces arriérés de notre travail loyal par le passé, nous ne pourrons guère nous fier à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a dessillé les yeux sur les méfaits que vous et vos ancêtres nous ont infligés, à moi et à mes ancêtres, nous obligeant à trimer des générations entières à votre profit sans rétribution. Dans ma ville actuelle, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait pas de jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui dépouillent un homme du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez me décrire la sécurité dont bénéficieront Milly et Jane. A présent, ce sont de jolies jeunes femmes. Vous vous souvenez de la situation de Mathilda et Catherine. Je préférerais rester ici et souffrir la famine – quitte à en mourir s’il le fallait – que voir mes filles subir le déshonneur à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour enfants de couleur dans vos environs. Rien ne saurait dorénavant me combler davantage que dispenser à mes enfants une instruction correcte et leur enseigner un comportement intègre.

Bien le bonjour à George Carter et remerciez-le de s’être emparé du pistolet avec lequel vous me tiriez dessus.

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

***

Me voilà au terme de ce projet, dont je souhaite qu’il vous aura amusé autant que moi malgré sa longueur. J’espère n’avoir pas trop écorché la prose croustillante d’ironie de Jourdon Anderson. C’est avec une jubilation sans mélange que je ressers l’une de mes citations favorites (Courteline) : “Je ne sais pas de spectacle plus sain, d’un comique plus réconfortant, que celui d’un monsieur recevant de main de maître une beigne qu’il avait cherchée“.

Vos commentaires, corrections et réactions sont bienvenus. Je ne demande qu’à progresser ! 🙂

***

Précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

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Publié le 8 juin 2009 sur le blog Transtextuel. Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.


Dans la caboche de la traducteuse #4

8 juin 2009

Après le défrichage matérialisé par le brouillon non-ragoûtant au billet #2 puis les clarifications au billet #3, remettons sur le métier notre ouvrage. J’entre dans la phase déterminante du travail, la plus longue : le regard critique sur l’interface anglais / français. Il faut passer au crible la pertinence des formulations pour restituer au mieux le texte d’origine dans une langue naturelle et fluide voire élégante (puisque l’auteur est relativement lettré).

Toutefois, dans le cas présent, je n’ai guère l’habitude du littéraire (nous ne sommes pas tous lettreux), encore moins au regard du contexte d’ensemble du document : j’ignore si, pour les normes de l’époque et au regard de l’émetteur et du destinataire, la missive présente des particularités qui devraient sauter aux yeux de n’importe quel initié.

Au cours de cette phase, je conserve en tête la règle d’or d’un prof de l’ESIT, le précepte à retenir entre tous : « si vous n’aimez pas ce que vous avez écrit, vous avez raison » (pas de chouette couleur or avec ce blog, tsk!). Il faut faire confiance à son intuition. Quand une phrase cloche aux yeux de son auteur, y revenir s’impose tant que la bonne formulation ne naîtra pas sous la plume. Le temps constitue un allié précieux. Les dictionnaires aussi : par le jeu d’inspirations, de proximité sémantique, d’aller-retour répétés, les connaissances linguistiques nourrissant la souplesse mentale aboutiront au graal du traducteur.

La question centrale de tout ce processus tient en une ligne : comment un francophone quelconque formulerait-il cette idée dans un contexte équivalent ?

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Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson
Résidant à Big Spring, Tennessee

Monsieur,

A la réception de votre missive, je me suis réjoui d’apprendre que vous ne m’aviez pas oublié, moi, Jourdon et que vous désiriez mon retour à vos côtés, m’assurant que vos égards envers moi surpasseraient tous ceux d’autrui. Maintes fois, j’ai éprouvé de la gêne à votre endroit. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps en apprenant que vous receliez des Rebelles. Je présume qu’ils n’ont pas eu vent de votre visite chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son escadron avait laissé dans l’écurie.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous eussiez été blessé, aussi me réjouis-je de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans l’ancienne demeure pour y revoir Mlle Mary et Mlle Martha ainsi qu’Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les retrouver dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. C’est bien volontiers que je vous aurais rendu visite à l’époque où je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry comptait m’abattre à la première occasion.

Je souhaite étudier en détail les perspectives attrayantes que vous évoquez dans mon intérêt. Ici, je jouis d’une existence assez agréable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison confortable pour Mandy (que les habitants locaux appellent Mme Anderson) ; nos enfants Milly, Jane et Grundy fréquentent l’école et y progressent bien. Le professeur affirme que notre fils annonce de grandes qualités pour devenir pasteur. Ils suivent le catéchisme tandis que Mandy et moi assistons aux célébrations religieuses. On nous traite avec bienveillance. Parfois, il nous vient aux oreilles des propos tels que : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». Nos enfants s’en irritent, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs auraient retiré une certaine fierté, comme moi jadis, à vivre sous votre autorité. A présent, si vous aviez l’amabilité de m’annoncer par écrit les gages que vous me comptez me verser, je pourrais décider si vous revenir tournerait à mon avantage.

Votre proposition de m’accorder la liberté ne représente aucun intérêt. En effet, j’ai acquis mes documents d’émancipation en 1864 auprès du prévôt supervisant la préfecture de Nashville. Mandy s’inquiète de revenir sans assurance quant à vos intentions de nous traiter avec justice et bienveillance. Aussi avons-nous arrêté que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer les gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Par ce geste, nous pourrons oublier et pardonner les actes passés, établissant ainsi une relation neuve, ce qui nous incitera à nous fier à vos qualités d’équité et d’amitié dans l’avenir.

Je vous ai loyalement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars hebdomadaires pour Mandy, nos gages s’élèveraient donc à 11 860 dollars. Veuillez y adjoindre les intérêts correspondant à la retenue de nos gages pour cette durée et en retrancher vos débours en vêtements ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Ce calcul indiquera alors la somme que nous pouvons réclamer en toute légitimité. Veuillez adresser le montant par le service postal Adams Express, chez M. V. Winters, notaire, à Dayton, Ohio. En cas d’absence de règlement pour ces arriérés de notre travail loyal par le passé, nous ne pouvons guère nous fier à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a dessillé les yeux sur les méfaits que vous et vos ancêtres nous ont infligés, à moi et à mes ancêtres, nous obligeant à trimer des générations entières à votre profit sans rétribution. Dans ma ville actuelle, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait pas de jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui dépouillent un homme du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez me décrire la sécurité dont bénéficieront Milly et Jane. A présent, ce sont de jolies jeunes femmes. Vous vous souvenez de la situation de Mathilda et Catherine. Je préférerais rester ici et souffrir la famine – quitte à en mourir s’il le faut – que voir mes filles subir le déshonneur à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour enfants de couleur dans vos environs. Rien ne saurait désormais me combler davantage que dispenser à mes enfants une instruction correcte et leur enseigner un comportement intègre.

Bien le bonjour à George Carter et remerciez-le de s’être emparé du pistolet avec lequel vous me tiriez dessus.

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

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Articles précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Suivant dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.


Dans la caboche de la traducteuse #3

8 juin 2009

A partir du brouillon indigeste publié dans le billet #2, il convient à présent d’ouvrir les bouquins tout en sollicitant ses cellules grises dans la région « traducteuse en action ». Je vous invite à conserver l’original anglais sous les yeux.

Série de questions et remarques :

(1) « Dayton, Ohio, August 7, 1865« 

Se souvenir de convertir la date à la norme française : une étourderie courante consiste à oublier ces détails périphériques.

(2) « Big Spring« 

Même remarque, pour mémoire : toujours vérifier si le toponyme renvoie à un équivalent français couramment employé (dans le cas présent, sûrement pas).

Note : Ces deux commentaires triviaux en apparence reflètent pourtant un écueil très fréquent : oublier de vérifier les dates, lieux et chiffres. Écorcher ces informations ne produit pas le meilleur des effets sur le client…

(3) « Col. et Colonel ; Miss ; Mrs. « 

Attention aux conventions typographiques d’une langue à l’autre, surtout en matière de titres. « Le colonel » ; « madame Anderson » ou « Mme Anderson » ; « Mlle X » ou « mademoiselle X » (je vous renvoie au Bordas cité dans le message #1 de la série, d’ailleurs si vous vous y retrouvez mieux que moi, n’hésitez pas à corriger).

(4) « Sir« 

Sans me prétendre très versée dans l’art épistolaire, à ma connaissance une lettre débute en général par « dear ». Les us et coutumes de l’époque (1865) étaient-ils différents? Les correspondants employaient-ils habituellement « sir » ? Ou bien, est-ce là une formulation chargée de sens ? Un esclave s’adressait-il à son (ex-)maître par « sir » ou bien l’auteur veut-il au contraire marquer sa volonté de traiter son ancien maître en égal voire en partenaire commercial? Dans la restitution en français, il ne sera pas question de broder autour du « monsieur » : le lecteur ne saisira pas forcément la nuance de cette expression à elle seule. En revanche, comprendre la valeur du « sir » fournit un indice sur l’attitude de l’auteur et donc sur le ton général de la lettre, qu’il faudra alors restituer autrement via le lexique et les tournures.

(5) « They go to Sunday School, and Mandy and me attend church regularly.« 

N’importe quel lycéen saisirait le sens. En revanche, pour traduire, l’affaire se corse. Les enfants fréquentent l’école du dimanche. L’école du dimanche ? Est-ce la formulation française ? Parle-t-on d’école du dimanche en France ? Il me semble qu’il est plutôt question de catéchisme chez nous. Que les enfants de Jourdon aillent au catéchisme le dimanche, le mercredi ou le vendredi ne modifie pas le sens de ses paroles : je doute qu’il insiste sur le fait que ses mouflets vont à l’école le dimanche et pas un autre jour, il exprime plutôt leur implication dans des activités chrétiennes. Or, en français, les vocables chrétiens correspondent bien souvent au catholicisme alors qu’aux États-Unis, la population tend plutôt vers le protestantisme – ou dirais-je, les mouvances protestantes. Nous ignorons quelle confession remporte l’agrément de Jourdon et de sa famille, aussi convient-il de ne pas le rattacher à une tendance chrétienne particulière. Concernant le « catéchisme », aucun souci : Lexilogos n’indique pas de marquage particulier entre courants chrétiens. En revanche, il en va tout autrement pour « attend church ». Aller à la messe ? La messe relève du lexique catholique. Aller à l’église ? « Édifice où les fidèles de la religion catholique ou orthodoxe se réunissent pour l’exercice du culte public ». Ce qui reviendrait à sous-entendre que Jourdon est soit catholique, soit orthodoxe, alors que rien ne le laisse augurer. Le flou s’impose : il va falloir prendre de la distance avec le terme et monter d’un degré dans le champ sémantique avec une expression telle que « assister aux célébrations ». La mention du catéchisme précède cette formulation : dans le mouvement de la phrase, le lecteur comprendra que cette famille est chrétienne pratiquante. Pas plus, pas moins.

(6) « I got my free papers in 1864 from the Provost Marshal General of the Department of Nashville« 

Les « free papers » ne sont pas forcément si évidents à traduire (il aurait reçu des journaux gratuits? :)). Je me doute bien qu’il a obtenu un document attestant sa liberté (et je le confirme, avec des nuances). Là ne réside pas l’écueil. La question renvoie à : existe-il un terme figé et couramment employé pour désigner ces paperasses ? Là, j’avoue, je sèche. Comment trouver cette info ?

Entrons dans le domaine de la terminologie. Le « Provost Marshal General » constitue une unité sémantique, et non une addition de provost + marshal + general.  Le réflexe naturel porte à ouvrir un dico pour trouver une correspondance française avec « Provost Marshal General« . Or, méfiance : le dictionnaire de 2009 fournira l’équivalent français de cette fonction en… 2009. Si le terme est identique, son contenu (la fonction réelle du personnage) a très bien pu évoluer depuis 1864. Auquel cas, calquer sans réfléchir constituerait un splendide anachronisme doublé d’un éventuel contresens : l’expression choisie devra refléter la réalité de ce métier. [ton pompeux] Nous touchons là l’essence de la terminologie et du travail de traduction : les mots ne renvoient pas qu’à des mots, les mots renvoient à des réalités. [/ton pompeux] C’est là qu’interviennent les connaissances culturelles et… la consultation d’un expert.

Je me suis adressée à M. Monney, citoyen suisse, traducteur, chef de projet, officier d’état-major général, blogueur et twitterien (Touitère, saycoule!). Je le remercie chaleureusement de son explication limpide et instructive, que je me fais un plaisir de partager avec mes lecteurs :

« Provost Marshal General » équivaut à « chef de la police militaire » ….la version moderne du « prévôt militaire » – après la séparation des pouvoirs, en l’occurrence du « préposé à l’armée d’ost » si l’on remonte jusqu’au Moyen Âge.
Si je prends l’armée suisse pour exemple – mon domaine d’expertise, jusqu’en 2004 le pendant du « Provost Marshal General » anglos-saxon était le « chef de la police militaire » ; depuis, sa dénomination s’est transformée en « chef de la Sécurité militaire ».

« Provost Marshal General » est, comme vous l’avez écrit, une fonction et non un grade (capitaine, colonel, bridagier, etc.). Certes, avec les transformations des forces armées, les prérogatives exactes de la fonction ont changé. Toutefois, la mission de base du « Provost Marshal General » est restée la même : commander les différents éléments des forces de police militaire qui lui sont attribuées ; enquêter sur tout délit ou infraction commis au sein des forces armées (entre militaires ; envers une loi ou un règlement) ou commis par un civil à l’encontre d’un militaire et inversement ; exécution des peines). En somme, il reprend au niveau militaire, toutes les prérogatives accordées dans le monde civil aux organes de police et aux préfets.
A l’époque (1864), dans l’armée américaine, on trouvait un « Provost Marshal General » par préfecture [« Departement“], voire région militaire dans d’autres armées. Plus tard, on en trouvait un par composante de l’armée : Navy, Air Force, etc. Aujourd’hui cette fonction s’exerce pour l’ensemble de l’armée, depuis le Pentagone.
Pour les prérogatives exactes d’un « Provost Marshal General » de 1864, notamment en situation de guerre, là, c’est avec un historien militaire américain qu’il faudrait discuter.

Après lecture, place à la réflexion. Je pourrais aller enquiquiner un expert ès histoire militaire américaine et un autre expert ès histoire militaire française pour dénicher une correspondance aussi exacte que possible en y consacrant plusieurs jours d’affilée. Pourquoi pas. Toutefois, ici, il s’agit d’une missive dont le propos central ne sera pas affecté par une légère approximation. Les nuances entre les fonctions des représentants de l’armée ne pèsent pas dans la compréhension du texte dans son ensemble, ni du paragraphe, ni de la phrase. Ma démarche insisterait sur la précision du terme s’il était question d’un récit entre militaires ou d’un document technique sur les grades et fonctions dans l’armée américaine. Ici, ces efforts constitueraient une perte de temps : je dispose, grâce à M. Monney, d’un degré suffisant de fiabilité au regard de cette lettre. Les spécialistes en histoire militaire comparée sont cordialement invités à corriger.

(7) « Please send the money by Adams Express, in care of V. Winters, esq, Dayton, Ohio« 

Je suppute, à première lecture, qu’Adams Express renvoyait à une sorte de Western Union. Au pifomète, je pioche dans wikipedia (en anglais bien sûr) où j’apprends qu’il s’agissait d’un service postal. Toutefois, je doute que nombreux soient les francophones à connaître cette entreprise. Équilibre délicat entre clarté et précision, sans toutefois perdre de vue que le thème de la lettre ne consiste pas à tenir une conférence sur la structure et l’évolution d’Adams Express : il ne s’agit que d’une mention informative en cours de récit et dans laquelle je ne décèle pas d’allusion particulière. Un ajout explicatif et bref s’imposera, par exemple : « le service postal Adams Express ».

Quant au « Esq. », nous naviguons dans les eaux du système juridique anglo-saxon, toujours dans la perspective de 1865 pouvant différer du système contemporain. Les fonctions réelles de lawyer, esquire, notary, solicitor, barrister et j’en passe ne correspondent pas avec exactitude au vocable français proposé par les dictionnaires. En l’occurrence, là encore la précision minutieuse est superflue : le lecteur n’a pas besoin d’un cours magistral sur les nuances terminologiques en matière de droit, ce détail ne porte pas à conséquence sur l’articulation du propos général. En revanche, il est indispensable d’indiquer un équivalent français permettant de saisir le fil du récit. N’étant pas très calée en la matière, après une promenade sur wikipedia, je me risque à formuler « notaire ». Les juristes sont cordialement invités à corriger.

(8) « Say howdy to George Carter, and thank him for taking the pistol from you when you were shooting at me. »

Allusion culturelle évidente en guise de pique finale avec risque élevé de confusion sans même s’y arrêter une seconde à cause de son ambiguïté : George Carter a-t-il arraché l’arme des mains du colonel Anderson pour l’empêcher de tirer sur Jourdon ? Ou George Carter a-t-il récupéré l’arme des mains du colonel Anderson pour tirer à son tour sur Jourdon ? Un peu d’histoire ne nuit à personne, surtout quand il s’agit de choisir les mots propres à restituer une bonne blague : George Carter, esclavagiste, gesticulait pour récupérer son cheptel d’esclaves fugitifs grâce à qui sa petite affaire tournait rond. Après la guerre, la main-d’œuvre bon marché sur laquelle se fondait amplement sa fortune ayant pris la poudre d’escampette, la ruine avala le monsieur (quelle tragédie hein?). Reste que je ne suis toujours pas certaine d’avoir pigé la vanne, même si je penche vers la solution n°2. Soyons sages et adoptons l’option de conserver ce flou (les zones de flou sont parfois volontaires, surtout dans les documents juridiques).

***

Dans le cadre d’un contrat, je signalerais à mon client les hésitations sur certains termes. Le sens normal d’honnêteté entre individus se juxtapose à l’anticipation : ce geste lui évitera de se sentir floué en cas de précision ou correction ultérieure. [Aparté : j’ai toujours trouvé d’un ridicule achevé ce principe enseigné aux aspirants-traducteurs au lycée puis à la fac : ne jamais laisser d’omission, quitte à écrire « n’importe quoi » (sic). En contexte de relations réelles, cette culture d’esbroufe laisserait augurer des instants animés avec la clientèle voire avec les juristes qui défendent la clientèle. Voilà, merci d’avoir survolé mes rouspétances].

Précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Suivants dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.

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Dans la caboche de la traducteuse #2

8 juin 2009

Pas de traducteur sans stratégie de lecture assimilée puis perfectionnée à force de pratique. Tout travail de traduction débute par là. Plusieurs lectures en fait : il faut s’imprégner du propos central, de l’enchaînement des idées, du lexique, du ton, du style ; d’aucuns prennent en note (mentalement ou par écrit), chacun selon ses connaissances et ses méconnaissances, les tournures méritant réflexion et recherches ainsi que les phrases annonçant une gymnastique intellectuelle : même lorsqu’un passage ne présente pas la moindre difficulté de compréhension, la sensibilité et le bon sens nourris d’expérience aiguisent la faculté de repérage d’éléments dont la restitution en français s’annonce sportive.

A présent l’heure est venue de commencer le travail. Il existe pratiquement autant de stratégies que de traducteurs. Les deux tendances principales se distinguent comme suit :

  • Ceux qui barbouillent au kilomètre, produisant un résultat indigeste sans la moindre vocation commerciale. Le torchon n’est jamais censé tomber sous d’autres yeux que les leurs avant un deuxième passage voire un troisième.
  • Ceux qui lisent et écrivent plus lentement mais dont les reformulations annoncent le résultat définitif.

Il existe aussi des pro, que je salue avec componction, sachant traduire à haute voix tout en lisant (un texte déjà défriché j’entends) sans perte flagrante de qualité. Les rares fois où j’exécute cet exercice, mes interlocuteurs s’esclaffent sans retenue. Mes neurones de traducteuse ne consentent à s’activer qu’au contact de mes mains avec un clavier ou un stylo.

Nuance. Quand j’ai exercé dans la localisation de jeux vidéo, en quelques semaines j’avais digéré le style des textes et les « vocables maison » imposés. L’habitude représente un gain de temps incroyable :  j’en arrivais à pondre directement une mouture quasi définitive appelant une seule relecture attentive de ma part avant la correction finale – généralement légère – d’un collègue.

***

Sans vergogne, je vous présente ci-dessous l’infâme brouillon à partir duquel j’ai travaillé, aberrations orthographiques, grammaticales et syntaxiques incluses. C’est là une occasion rare. Ne vous privez pas d’en rire, il y a de quoi.

Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson,

Big Spring, Tennessee

Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre et je me suis réjoui d’apprendre que vous n’aviez pas oublié Jourdon et que vous souhaitiez me voir revenir vivre de nouveau à vos côtés, m’assurant que vous me traiteriez mieux que quiconque peut le faire. J’ai maintes fois éprouvé de la gêne envers vous. Je croyais que les Yankees vous avaient pendu il y a longtemps en découvrant que vous donniez asile à Rebelles. Je présume qu’ils ignorent l’histoire où vous vous êtes rendu chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son régiment avait laissé dans l’étable.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous auriez été blessé et je me réjouis de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans cette chère maison pour y revoir Mlle Mary, Mlle Martha, Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les revoir dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. Je serais volontiers revenu vous voir lorsque je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry était disposé à m’abattre à la première occasion.

En particulier, je souhaite connaître l’excellente opportunité dont vous parlez de me gratifier. Ici, ma vie est plutôt confortable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison agréable pour Mandy (que les gens ici appellent Mme Anderson) ; nos enfants, Milly, Jane et Grundy suivent l’école et progressent bien. Le professeur affirme que Grundy annonce de grandes qualités pour devenir pasteur. Ils suivent l’école du dimanche tandis que Mandy et moi allons souvent à la messe. On nous traite avec douceur. Parfois, il nous vient aux oreilles que d’aucuns déclarent : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». A l’écoute de tels propos, nos enfants prennent ombrage, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs se seraient sentis fiers, comme je l’étais, de vous appeler maître. A présent, si vous aviez l’obligeance de m’écrire pour m’annoncer les gages que vous me donnerez, je pourrai mieux décider si revenir tournerait à mon avantage.

Quant à la liberté, dont vous déclarez que vous me la laisserez, elle ne saurait constituer un argument : j’ai obtenu mes papiers d’homme libre en 1864 auprès du [voir billet #3] . Mandy s’inquiète de revenir sans preuve de votre part à l’égard de vos dispositions à nous traiter avec justice et douceur. Aussi avons-nous conclu que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer nos gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Ce geste nous permettra d’oublier et de pardonner les actes passés pour construire une relation d’équité et d’amitié dans l’avenir.

Je vous ai fidèlement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars par semaine pour Mandy, nos gages s’élèveraient à 11 860 dollars. Veuillez y ajouter les intérêts correspondant à la durée de retenue de nos gages et déduire les frais engagés pour nous vêtir, ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Le résultat indiquera alors clairement la somme que nous pouvons légitimement réclamer. Veuillez envoyer l’argent par [voir billet #3]. Si vous ne nous réglez pas les arriérés de notre travail fidèle par le passé, nous ne pouvons guère espérer croire à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a ouvert les yeux sur les méfaits que vous et vos pères ont infligés à moi et à mes pères, nous obligeant à trimer des générations à votre profit sans rétribution. Ici, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait aucun jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui escroquent un travailleur du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez m’annoncer de quelle sécurité bénéficeront Milly et Jane, qui sont devenu de jolies jeunes filles. Vous vous souvenez de la situation envers Mathilda et Catherine. Je préfererais rester ici et souffrir la famine – même jusqu’à en mourir – que voir mes filles couvertes de honte à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour les enfants de couleur dans vos environs. J’aspire plus que tout à offrir à mes enfants une instruction et à leur enseigner un comportement vertueux.

Mon bon souvenir à George Carter, que vous remerciez de ma part de vous avoir retiré le pistolet avec lequel vous me tiriez dessus .

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

***

Oui, je sais, cette bouillasse est à éructer d’indignation. Normal. Il ne me viendrait pas à l’esprit de livrer directement ce machin à un client. 🙂 Rassurez-vous, ça va s’améliorer ensuite – enfin, espérons-le.

Précédent dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Suivants dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

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