Saurez-vous améliorer mon français ?

25 juillet 2009

Que diriez-vous d’un jeu pour se délier la langue ensemble ?

Dans une frénésie saisonnière de rangement, j’ai exhumé de mes chemises cartonnées les lettres de motivation que j’expédiais jadis aux supermarchés dans l’espoir de financer mes vacances. Avec attendrissement et non sans franche rigolade, j’en ai relu les maladresses stylistiques et la fraîcheur naïve, le tout dactylographié manuscrit au stylo-plume.

L’aspect :

Extrait lettre motivation

Le contenu :

Madame, monsieur,

Mes études me laissent actuellement une durée conséquente, que je désire mettre à profit en travaillant.

Un poste de caissière me semble propice à réaliser ma première expérience de la vie en entreprise ; en effet, outre mon attirance pour les contacts humains, que l’atmosphère stimulante d’un supermarché permet de combler, j’apprendrai beaucoup du monde du travail en général, et du fonctionnement d’une grande surface en particulier.

Je suis bien consciente que mon manque d’expérience me fait défaut ; néanmoins, je pense que l’emploi de caissière nécessite, surtout, des qualités : aimabilité et politesse, rapidité, dynamisme et vigilance, plus que des diplômes. C’est pourquoi j’ose espérer que mon absence de références ne me défavorisera pas trop.

Enfin, je suis libre de tout engagement jusqu’à mi-octobre, et je me sens prête à participer à d’autres tâches que celle de caissière, si le besoin s’en fait sentir.

Dans l’attente d’une réponse, je vous prie d’agréer, madame, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Je m’inspire de cette trame pour rédiger mes candidatures actuelles aux supermarchés… les maladresses en moins. 😉

L’énormité qui me sidère le plus : « mon manque d’expérience me fait défaut« . Je n’en reviens pas d’avoir commis pareille bévue. Voir Lexilogos :

Faire défaut. [Le suj. désigne une chose ou une pers.] Manquer, nuire par son absence. Lorsque la nature faisoit défaut, elle avoit des fleurs artificielles (Balzac, Annette, t. 1, 1824, p. 60). Nous, non plus qu’aucun de ces alliés qu’il invoque, nous ne lui ferons assurément pas défaut (Musset, Revue des Deux-Mondes, 1833, p. 738).

Venons-en au propos intéressant peut-être mes lecteurs, que je présume  avides de précision et d’élégance dans la langue : 1) sauriez-vous identifier puis corriger mes erreurs horreurs ? 2) Avez-vous conservé ce type de documents et souhaitez-vous indiquer céans les perles agrémentant vos démarches d’emplois pour étudiants ?

Dans une frénésie saisonnière de rangement, j’ai exhumé de mes chemises cartonnées les lettres de motivation que j’expédiais jadis aux supermarchés dans l’espoir de financer mes vacances. Avec attendrissement, j’en ai relu les maladresses stylistiques et la fraîcheur naïve, le tout dactylographié au stylo-plume.

L’aspect :

Le contenu :

Madame, monsieur,

Mes études me laissent actuellement une durée conséquente, que je désire mettre à profit en travaillant.

Un poste de caissière me semble propice à réaliser ma première expérience de la vie en entreprise ; en effet, outre mon attirance pour les contacts humains, que l’atmosphère stimulante d’un supermarché permet de combler, j’apprendrai beaucoup du monde du travail en général, et du fonctionnement d’une grande surface en particulier.

Je suis bien consciente que mon manque d’expérience me fait défaut ; néanmoins, je pense que l’emploi de caissière nécessite, surtout, des qualités : aimabilité et politesse, rapidité, dynamisme et vigilance, plus que des diplômes. C’est pourquoi j’ose espérer que mon absence de références ne me défavorisera pas trop.

Enfin, je suis libre de tout engagement jusqu’à mi-octobre, et je me sens prête à participer à d’autres tâches que celle de caissière, si le besoin s’en fait sentir.

Dans l’attente d’une réponse, je vous prie d’agréer, madame, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Venons-en au jeu : sauriez-vous identifier puis corriger mes erreurs de forme ? A quoi ressemblaient vos propres lettres ?

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Préjugés courants sur les traducteurs

30 mai 2009

Article réjouissant autant que didactique déniché sur Translationdirectory et dont l’auteur, Clint Tustison, rectifie quelques préjugés par trop répandus dans le petit monde des traducteurs et de leur clientèle. J’en propose ici une traduction de mon cru, avec bien entendu permission de l’intéressé et un lien vers son site.

***

Bien souvent, les traducteurs traversent des vicissitudes à cause de clients mal informés nourrissant une approche erronée du métier. A maintes reprises, il reviendra aux professionnels de rectifier ces opinions afin de balayer certains mythes récurrents.

Parmi les diverses idées reçues rencontrées au fil de mon parcours, j’en ai sélectionné 10 dans l’espoir que vous en apprécierez la lecture. Pourquoi ne pas exploiter cette liste pour aider vos partenaires à mieux saisir le fonctionnement de votre métier ?

1. Les traducteurs sont simplement des gens sachant parler deux langues ou davantage.

Ce mythe s’inscrit parmi les plus courants chez les profanes. Il ne suffit pas de connaître deux langues pour savoir traduire. A la surprise des non-initiés, cet exercice requiert des compétences autrement pointues.

2. Les traducteurs peuvent traiter n’importe quel contenu correspondant à une de leurs langues.

Les traducteurs compétents se spécialisent dans des secteurs ciblés, souvent corrélés ; ainsi, ils peuvent suivre les évolutions dans leur champ d’expertise et s’informer des tendances en vogue. A l’inverse, les traducteurs sans expérience ou médiocres déclarent volontiers qu’ils peuvent traiter n’importe quel document.

3. Traduire d’une langue vers une autre (ex. espagnol vers anglais) revient au même que l’opération inverse (ex : anglais vers espagnol).

Certains traducteurs travaillent avec efficacité dans les deux sens ; toutefois, ils sont relativement rares. Bien des clients s’imaginent que le travail est identique d’une langue à une autre, peu importe le sens. Or, chacun cultive une langue dominante ; le traducteur et son partenaire obtiendront des résultats bien supérieurs vers l’idiome principal.

4. Les traducteurs n’ont guère besoin de temps pour effectuer leur prestation.

Là encore, bien des clients s’imaginent que traduire représente un exercice facile au résultat quasi instantané. Un traducteur averti prendra soin d’expliquer à ses partenaires qu’une prestation de qualité ne saurait s’obtenir sans échéance adéquate.

5. Un locuteur de langue maternelle traduira toujours mieux qu’un locuteur ayant appris la langue.

Ce mythe s’apparente au n°1. Il ne suffit pas de parler sa langue maternelle pour garantir une prestation de qualité. Le métier de traducteur réclame le sens de la discipline ainsi qu’un solide apprentissage, alliés à une pratique constante. Un locuteur de langue maternelle ne saurait développer naturellement toutes ces qualités – voire une seule d’entre elles. Cette réalité semble échapper aux clients.

6. Les traducteurs apprécient que leur client modifie leur travail après la livraison.

Le traducteur qui a rédigé, révisé, retraduit et parachevé une commande ne voit assurément pas d’un œil favorable des modifications après livraison. Trop souvent, des personnes bien intentionnées en relation avec le client s’imaginent que le traducteur n’a pas su restituer un passage. Toutefois, presque à coup sûr, ces bonnes intentions se révèlent sans fondement réel. En conséquence, la qualité de la traduction s’en trouve altérée – sans oublier que la réputation du traducteur risque d’en souffrir.

7. Seuls les traducteurs affiliés à une corporation de professionnels sont fiables.

Maints traducteurs effectuent d’excellentes prestations sans s’être jamais affiliés à une quelconque corporation. Ces prétendues fédérations ne régissent pas l’intégralité de la profession sur Terre. Leurs critères d’évaluation ne représentent  qu’un cadre abstrait parmi d’autres. Quant à moi, j’estime qu’une liste de clients satisfaits constitue un indicateur bien plus fiable.

8. Les traducteurs peuvent aussi s’adonner à l’interprétariat.

Traduction et interprétariat ne sont pas synonymes : le traducteur exerce à l’écrit et l’interprète à l’oral. Les compétences sont bien différentes entre ces deux métiers.

9. Les traducteurs aiment travailler pour l’amour de l’art.

La plupart des traducteurs sont disposés à travailler bénévolement à l’occasion. Toutefois, ils n’en restent pas moins des praticiens ayant besoin de gagner leur vie. Chez la majorité d’entre eux, ce métier ne relève pas du hobby ; aussi est-il déplacé de leur demander des prestations à titre gracieux.

10. Un traducteur chevronné accepte n’importe quelle proposition de rémunération.

Les traducteurs compétents fixent une fourchette de tarif dont ils ne s’écartent guère. Régulièrement, les clients font jouer la concurrence entre professionnels dans l’espoir de remporter une prestation à moindres frais. Toutefois, lorsque la rémunération plonge trop, un traducteur averti préfère délaisser le contrat car il tirera meilleur parti de son temps autrement. En revanche, un novice (ou un traducteur moins compétent) accepte n’importe quel tarif. Auquel cas les clients obtiennent la prestation correspondant à leur barème.

***

Les critiques constructives sont terriblement bienvenues, je ne demande qu’à progresser.

Ah, un détail au passage. Saviez-vous que les traducteurs sont assimilés à des auteurs ? Le plagiat, c’est très facile, très vilain et ça peut rapporter gros… à votre victime. Aussi seriez-vous bien aimables, si vous diffusez ce texte, d’en indiquer l’auteur d’origine ainsi que la traducteuse.

Mille grâces.


Quand une bourde de traduction se hisse au rang des légendes

21 mai 2009

Parmi les phénomènes internet imputables aux geeks, citons les lolcats. De messagerie en forum, de liste de diffusion en nymelle, ces bestioles flanquées d’une légende à l’orthographe volontiers fantaisiste se sont glissées dans toutes les tanières de gamers.

Pas content, hein ?

Pas content, hein ?

Si la lassitude gagne les assidus, il n’en va pas de même parmi les moins initiés, au point que ce passe-temps sans prétention entre amateurs de pixels est devenu depuis belle lurette une opération commerciale.

Les lolcats – du moins les plus anciens – reflètent certaines allusions à des jeux vidéo (ici ou ici), à des joueurs célèbres (ici) et bien entendu à des références courantes, dont par exemple Dune, Matrix ou Star Wars.

En l’occurrence, concernant Star Wars, l’illustration de ce billet présente l’amusante caractéristique de miser doublement sur la culture geek : au lolcat se superpose une célèbre bourde de traduction qui a enchanté les spectateurs d’une version pirate du film. La quintessence d’un amateurisme frisant le chef-d’œuvre dans la catégorie « traductions créatives » se résume dans l’expression devenue mythique « do not want« . Je vous renvoie à cet excellent article décortiquant la genèse de cette légende à la postérité inattendue : des centaines, milliers, millions d’images et de plaisanteries autour de ces trois petits mots. Regrettable absence de droits d’auteur () : les estimables lettrés à l’origine de cet engouement, suivant la vocation du traducteur toujours discret, demeureront dans l’ombre de leur atelier tandis que le fruit de leur labeur continue de se répercuter sur la Toile, à la liesse des internautes.

Darth Vador alias Daxi Weida alias Reaching the west of reaches pouvait-il rêver d'un tel succès ?

Darth Vador alias Daxi Weida alias Reaching the west of reaches pouvait-il rêver pareil succès ?

A quand une décoration en hommage au « traducteur » inconnu ? (si vous avez des suggestions quant à sa matérialisation, envoyez… )


Non, les traducteurs ne sont pas tous lettreux

28 avril 2009

Les personnes devant qui j’évoque mon métier rebondissent fréquemment avec cette question : « vous traduisez des livres alors ?« . Association d’idées : porté par sa vocation sacrée de transmettre la culture et l’art, le traducteur s’occupe de romans, poèmes et contes.

A vrai dire, dans le domaine de la traduction, le littéraire ressemble à ce qui émerge :

Clic pour visualiser l'original !

J’ajoute même que le littéraire n’est assurément pas le créneau le plus lucratif. Pour un seul Jean-François Ménard évoqué dans la presse, combien d’anonymes ? Tiens, sauriez-vous énoncer au débotté le nom du traducteur qui nous a transmis cette splendeur : Les Piliers de la Terre ?

En sus de la culture – sympathiques coutumes, légendes et produits tellement exotiques à arborer lors des mondanités – la langue reflète institutions, procédés de fabrication, écosystème, réalités sociales, système économique, spécialités industrielles, médecine, histoire… Sans oublier les correspondances professionnelles, même si 75% des cadres français affirment pratiquer une langue étrangère, voire plusieurs.

Dans l’ombre, à différents maillons de la chaîne, les acteurs de l’information diffusent ces savoirs et ces savoir-faire parmi spécialistes et profanes. Au fil des traductions, les échanges et nouveautés se tissent une place dans les mentalités, concepts et pratiques dont émergent de nouvelles approches dans la société les recevant. Après avoir été récolté, le concept mis en circulation à bon escient possède une valeur non seulement marchande mais également humaine. Pas forcément pacifique d’ailleurs : le conflit larvé ou ouvert, avec ses procédés de diplomatie, d’espionnage, de propagande et de développement technologique, recourt lui aussi aux experts des langues. [edit 4 mai] D’ailleurs, cette implication n’est pas sans danger

A titre d’exemples :

Le Courrier International, HS d’octobre-novembre 2008 sur la santé, publie en pages 62-63 un article intitulé « les labos font leur marché« . L’auteur, Sylvie Lasserre, traite de la bioprospection (ou biopiraterie), à savoir l’opération menée par les laboratoires pharmaceutiques en chasse de nouvelles molécules – par exemple issues des végétaux. Ces géants visitent des peuples méconnus, leur soutirent leurs connaissances, puis s’en repartent formuler et vendre le médicament. Quant aux royalties versées aux peuples à l’origine de cette manne, la problématique semble demeurer un tantinet obscure. Je suppute, sans trop me risquer, que cette recherche présuppose des interprètes et autres linguistes aux connaissances pointues (chimie, pharmacie) – sans parler bien entendu de l’ensemble de la commercialisation ensuite : pubs, présentations et modes d’emploi vers les différents marchés.

Je pourrais également citer la barrière entre médecins et patients étrangers, ne pouvant communiquer que par le truchement d’un interprète. Au vu des enjeux humains et financiers, un professionnel qualifié et formé dans le domaine médical s’impose lors de ces entretiens. Pour les anglophones, le NY Times se penche sur les effets physiques et psychologiques de l’isolement linguistique chez les malades.

Enfin, entre traducteurs aussi, la circulation des savoirs, savoir-faire et idées engendre des progrès individuels et collectifs. Si, à l’ESIT, le prof de dernière année en traduction économique se montre pointu et précis dans sa spécialité, son attitude reste au moins aussi marquante : lui, l’expérimenté rompu à son art, ne cesse d’inviter son auditoire à formuler des suggestions. Puis il écoute, réfléchit et explique en quoi la proposition fonctionne ou non, sans hésiter à souligner la pertinence d’un propos de la part d’un étudiant plus jeune que lui de décennies de vie et de pratique. Je m’efforce de conserver à l’esprit cet exemple, non tant pour des raisons sentimentales que dans mon intérêt professionnel.


La langue dorée des trolls

22 avril 2009

Un commentaire est apparu hier soir sur mon blog. Il était classé comme « spam » mais je trouverais fort dommage d’effacer ce monument.

Les trolls ne sont pas forcément verts et poilus. Du moins, en apparence.

Les trolls ne sont pas forcément verts et poilus. Du moins, en apparence.

Un œil averti y reconnaît du grand art, un bijou, un chef-d’œuvre de style trollesque. Force m’est de m’incliner devant cette maîtrise rare du noble sport des forums, wikis et listes de diffusions. Ca mériterait presque une médaille en chocolat, du moins une citation honorifique céans.

Les moins avertis se demanderont probablement le rapport entre mon propos et les créatures ci-dessous, dont le palais raffole de Hobbits dodus en mal d’aventures.

Le Bilbo flatte les papilles trollesques.

Le Bilbo flatte les papilles trollesques.

Je livre la clef du mystère : un troll désigne sur le ouaibe un message, une discussion ou par extension une personne dont les paroles se caractérisent par leur volonté de provocation, de mauvaise foi, d’invectives et surtout leur prédilection envers la quête éternelle du point Godwin.

Je vous renvoie à cette excellente page analysant la troll-attitude : le troll-o-mètre. Voilà qui, je l’espère, édifiera mes lecteurs sur l’émerveillement qui me transporte devant le style et la maîtrise du commentaire cité en introduction ! Les espaces de débat sur le Net pullulent de jargon spécifique : troll, flood, flam, spam, fake, taunt, pull, newbie (newb, nioube, noob), leet (1337), epic win, epic fail, spoil, lol (lmao, rofl, olol, lolilol, kikoolol, lul, luls, lulz, laul…), rock (rox, roxxor), suck (sux, suxxor), whine (ouin ouin), amha (imo, imho et autres afaik, ou iirc), poidh, quote war, NSFW – sans parler des émoticônes… j’en méconnais, j’en oublie, j’en ignore moult. Je me soigne néanmoins en fréquentant assidument cette curieuse faune, à laquelle j’ose clamer mon appartenance au péril de ma vie. L’usage intensif de l’anglais en la matière ne me trouble pas :  en tant que technicienne, je constate  là un fait de langue. A d’autres le soin de pleurnicher d’arbitrer.

Je livre ici à titre d’information mes deux termes favoris :

« pwnd » (pwnage, pwned, pwn), var. owned : renvoie à l’idée de défaite cuisante d’une part et de victoire éclatante de l’autre. L’usage est volontiers ironique. Une simple recherche gougueule renvoie à une foultitude d’images expressives. Je propose ce lien anglais à titre d’éclaircissement.

« plussoyer » (plussoiement), var. +1 : approuver un propos précédemment publié. Voir explications. Note : maintes interfaces estiment qu’un message comportant simplement « +1 » ou « je plussoie » constitue un flood.

Encore du grain à moudre pour les terminologues et autres adeptes de recherches sur les sociolectes ! Et longue vie aux trolls de qualité ! ^^/

***

Edit en bonus : Un billet consacré aux trolls sur le dictionnaire du futur (voir article du « Monde »). Sans oublier bien entendu son Twitter !


Ecrire en français, tu peux pas test

29 mars 2009

Parmi les décalages toujours festifs entre profanes de la langue et traducteurs pros, cette remarque m’est régulièrement adressée :

– Tu fais quoi comme métier ?
– Traductrice.
– Ah, tu parles bien anglais alors !
– Non, j’écris bien français.

La conversation s’interrompt habituellement à ce stade ; j’imagine que l’interlocuteur en conclut que je suis une douce dingue (il paraît que c’est l’effet que je produis en général, d’ailleurs). A vrai dire, mon capital-sympathie lors des rencontres mondaines souffrirait assurément d’un cours soporifique sur le bien-écrire. Mieux vaut détourner avec cordialité la discussion sur l’hospitalité de l’hôtesse et l’excellence de son saumon fumé, si, si reprenez-en, il est merveilleux. Dans le cadre de ce blog de traduction en revanche, c’est avec audace que je le clame hardiment et non sans témérité à la face de mes lecteurs qui s’y promènent à leurs risques et périls : être locuteur d’une langue ne suffit pas à la maîtriser. Vous en doutez ? Évaluez donc vos connaissances en vous confrontant à ce genre d’ouvrage pour pinailleurs professionnels, si vous l’osez !

Le français. Tu peux pas test.

Le français. Tu peux pas test.

Non, ils ne me versent aucun pourcentage. N’empêche que c’est un pavé à garder chez soi et à consulter sans atermoiements.

J’en profite pour glisser ce site sur la ponctuation française mine de rien (les règles s’oublient vite).

N’hésitez pas à partager vos trouvailles pour moins ou mieux faire les malins une fois que vous avez rangé vos pantoufles de vair au placard et votre citrouille au frigo.


Toi aussi, vous aimez gougueule traduction ?

24 mars 2009

Un passage célèbre du Seigneur des anneaux montre Eowyn brandissant l’épée contre le roi-sorcier des Nazgûl afin de défendre son tonton Théoden à l’agonie.
Version expurgée du dialogue entamé par la jeune fille :
– Begone, foul dwimmerlaik, lord of carrion! Leave the dead in peace!
– Come not between the Nazgûl and his prey! Or he will not slay thee in thy turn. He will bear thee away to the houses of lamentation, beyond all darkness, where thy flesh shall be devoured, and thy shrivelled mind be left naked to the Lidless Eye.
– Do what you will ; but I will hinder it, if I may.
– Hinder me? Thou fool. No living man may hinder me!
– But no living man am I! You look upon a woman. Eowyn I am, Eomund’s daughter. You stand between me and my lord and kin. Begone, if you be not deathless! For living or dark undead, I will smite you, if you touch him!

(Sur ce, la délicate jeune fille balance une mandale magistrale au malotru. Courteline aurait peut-être commenté : « Je ne sais pas de spectacle plus sain, d’un comique plus réconfortant, que celui d’un monsieur recevant de main de maître une beigne qu’il avait cherchée« ).

***

Cet apéritif pour anglicisants renvoie à une question récurrente : quelles sont les règles relatives aux épineux choix entre « tu » et « vous » ? Est-ce que j’aurais sous le coude un petit vadémécum de principes clairs et définitifs ?

Réponse invariable : je n’en connais pas et s’il en existe un, je me permets de sérieusement douter de sa fiabilité.

Sans prétendre une seconde tenir le rôle de conférencière suprême, je souhaite étayer mes dires :

On traduit toujours en contexte. En voilà un mot intéressant ! J’apprécie également beaucoup « interaction » et « dynamique ». Il y aurait de quoi s’étendre des journées entières… restons modeste.

Un texte (je désigne ainsi tout contenu écrit : transcription d’un discours, roman de 5000 pages, notice de médicaments, article publié sur l’iht, bref) appelle maintes questions :

  • Qui est l’auteur ? En quoi sa situation pourrait-elle importer dans le cadre de ce texte ? Un communiste ? Un historien universitaire ? Un rabbin ? Une mère de famille ? Un ancien combattant ? Quels sont les critères pertinents à retenir dans la perspective du texte ? Quelle information en retirer pour la compréhension, le style, le poids du message à transmettre ?
  • Quel est le support ? Presse à grand tirage ? Livre pour mioches ? Étude parue chez un éditeur spécialisé dans tel domaine technique, scientifique ou économique ? Un blog, un pavé relié avec soin, un journal consulté à l’échelle internationale ?
  • Quel est l’auditoire ? Les locuteurs de la même langue a priori. Quel public vise-t-on parmi eux ? Veut-on s’adresser aux hommes politiques ? Aux mouflets ? Aux féministes ? Aux cuistots ? Parle-t-on au contraire à un lectorat de divers horizons, comme dans l’iht ?

La situation d’énonciation se définit également dans la perspective culturelle.

  • Une langue, c’est un système cohérent : chaque élément interagit avec les autres. C’est le jeu des antonymes, synonymes, nuances, registres et reconstructions, allusions au parler d’une catégorie dans la société – mille autres constituants.
  • Une langue c’est aussi le véhicule d’idées et de réalités. L’auteur vit dans un certain environnement, où existent des références historiques, littéraires, mythiques, sociales, une actualité politique, des groupes, en somme des codes implicites ou explicites renvoyant à des réalités non-universelles.
  • Les idées transmises par la langue sont plus ou moins déchiffrables, c’est aussi le jeu des ambiguïtés, des sous-entendus, des demi-énonciations, d’une trame où le motif principal se construit autour de thèmes moins explicites mais tout aussi essentiels à la compréhension et à la réception du message.
  • Bien entendu, ces 3 éléments ne sont aucunement indépendants : interaction, encore et toujours !

Enfin, comment est fabriquée l’unité à traduire ?

Cette exigence d’activer les neurones s’applique à la chimie interne du texte lui-même. On n’a pas affaire à une enfilade de mots juxtaposés  – ça, ça s’apparenterait plutôt à une verbigération. L’unité dans le style et le thème, l’enchaînement des idées, la progression : l’auteur joue sa partition propre de la langue et de la pensée.  Dans un document, il existe normalement une coordination entre la phrase 1 et la phrase 50, les procédés lexicaux soutenant le propos de fond. Le traducteur a besoin de se dépêtrer pour retrouver ce fil avant d’entreprendre la réorganisation des idées,  l’explicitation des images, la restauration des connecteurs, la pertinence de mettre en valeur tels ou tels termes, les NdT le cas échéant, le choix des vocables… car lui aussi, il doit restituer un ensemble qui tiendra la route à destination du lectorat.

Autant d’indices à ruminer pour comprendre le texte puis l’adapter aux lecteurs de la version traduite.

L’homme n’est qu’un pont, disait l’autre ; je récupère cette idée pour définir le métier : un rôle d’interface. Lecteur et rédacteur à la fois, car les questions sur le texte d’origine se retrouvent quand il s’agit de récrire sous forme de traduction, en fonction des directives du donneur d’ouvrage. Ce travail fait appel au savoir personnel sur la culture du texte source, dans la conscience que les destinataires du propos traduit (le texte-cible) ne partagent pas les même références. Ce ne sont pas les mêmes langues, pas les mêmes pays, pas les mêmes environnements, pas la même histoire, pas la même société, pas la même actualité. Il va falloir reformuler et adapter selon les paramètres dans lesquels s’inscrit le travail de traduction.

Le traducteur se débrouille selon le cahier des charges défini par son donneur d’ouvrage. Dans un bouquin tout public sur la gastronomie italienne, il va falloir songer à dénicher des produits de substitution car les éléments indiqués ne se trouvent pas sous nos cieux ; ou encore, mentionner une précision au passage, perpétuel jeu de funambule entre fidélité et fluidité de lecture. Inversement, un bouquin intitulé « 30 recettes au Musulupu » s’adressant aux gourmets avertis ayant à cœur de cuisiner comme un Italien du terroir présuppose un certain bagage de connaissances sur les spécialités locales.

C’est en cela que j’estime à leur juste valeur ces prétendus principes, nomenclatures maladroites pour transposer artificiellement des réalités culturelles et entretenir l’esbroufe du mot-à-mot et de la facilité. Il ne suffit pas d’ingurgiter le vadémécum du « tu vs vous » en 50 points, ni de recopier bêtement les suggestions du dico bilingue, et encore moins de se laisser guider par de fumeuses inspirations. Hélas ou tant mieux (comme vous voulez), l’opération de traduire ne consiste pas à s’adonner à d’illusoires chimères sous couvert de fibre artistique. Même les artistes se retroussent les manches pour nourrir leur travail, l’argumenter et le peaufiner – avec des résultats diversement appréciables. Foin de fumisterie : on ne fait pas dans le copier-coller automatique, mais dans la restitution réfléchie.

***

Pour en revenir à cette histoire de Tolkien, je formulerai la remarque suivante :

Les archaïsmes abondent et les tournures laissent augurer un style formel, la trame de fond renvoie à des héros mythiques d’une vague époque médiévale. La solution au choix du pronom ne réside pas dans la fameuse « règle immuable ». La démarche commence par : « que disent les gens en contexte équivalent ? ». En actes, trancher cette question exige d’aller fouiner dans vos vieux bouquins de référence. Pas parce que vous les vénérez avec componction, mais parce que ce sont les classiques les plus consultés. En l’occurrence, ma pensée divague vers les grecs anciens, les œuvres de l’antiquité romaine, la Bible et les mythologies. Indépendamment de vos convictions personnelles (et des miennes d’ailleurs), il est impossible de faire l’économie de ces lectures. La langue en actes, la parole telle qu’elle est employée constitue toujours le critère déterminant pour trancher, pour justifier le choix. Les textes de Tolkien recopiés ici m’inspirent d’aller farfouiller les jeux de pronoms dans les traductions de légendes celtiques et nordiques avec un passage chez Chrétien de Troyes.

En illustration, deux modestes exemples qui ne mangent pas de pain :

Les Italiens tutoient volontiers. Devant la jeune (de moins en moins, hélas!) femme que je suis, les personnes âgées, commerçants, profs ou rencontres récentes ne s’embarrassent pas de formalisme : après une politesse d’usage en vouvoiement (ou, pour être exacte, en « elle »), l’interlocuteur sans autre transition m’adresse des « tu » le plus naturellement du monde. Note : la symétrie n’est pas toujours valable. Or, en France, une telle familiarité d’emblée est inhabituelle voire malvenue. Situation typique où les connaissances culturelles participeront au choix de la question linguistique du pronom.

Les Anglais n’utilisant guère leurs pronoms archaïques, le traducteur francophone hésite perpétuellement.  Il est des situations toutefois où notre langue permet de jouer sur ces variations. Un type interpelle familièrement un inconnu « who the hell are you? » (tu). « Well, I am your boss. Now tell me what’s going on here. » (tu ou vous). Et le premier de reprendre avec un évident malaise : « Gasp. Pleased to meet you, boss » (vous).

En tant que technicien de la langue, rédiger un texte à peu près correct sur les plans grammaire, syntaxe et lexique est incontournable, mais cette qualité ne suffit pas à devenir bon traducteur. Décortiquer cette idée reçue pour mieux la casser tout au long de l’article fut hautement défoulatoire.

***

Pour votre dessert, rendons à César les élucubrations qu’il produit. Je vous présente la traduction par gougueule de l’extrait de Tolkien.

– Begone, faute dwimmerlaik, seigneur de charognes! Laisse les morts en paix!
– Viens pas entre les Nazgul et sa proie! Or, il ne te tuer dans ton tour. Il va te porter loin les maisons de lamentation, au-delà de toute obscurité, où ta chair doit être dévoré, et ton esprit racornies être laissé nu à la Lidless Eye.
– Faites ce que vous, mais je l’entraver, si je mai.
– Hinder moi? Tu fou. N homme vivant mai entraver moi!
– Mais non, je suis l’homme de vie! Vous avez l’air d’une femme. Eowyn Je suis la fille de Eomund. Vous stand entre moi et mon seigneur et parent. Va, si vous ne pas être deathless! Pour vivre ou noir-vivants, je vais vous frapper, si vous le touchez pas!

Merci aux logiciels de traduction automatique de me laisser augurer de prometteuses perspectives de carrière. 🙂