De l’italien, par kilos

29 juillet 2009

Mes interlocuteurs, apprenant d’abord que je suis traductrice puis que je travaille depuis l’italien, manquent rarement de citer la fameuse locution. Je crois que, si j’avais reçu 1€ à chaque répétition, je pourrais m’offrir un yacht.

Mais foin de rêvasseries, causons sérieusement. Progresser dans cet idiome (à ne pas confondre avec « baragouiner ») ne saurait s’obtenir sans application : conjugaisons, prépositions, accords, élisions et j’en passe guettent l’étudiant.

N’étant pas volage, je n’ai jamais quitté depuis le collège mon compagnon d’italophilie :

Précis de grammaire italienne - O. et G. Ulysse

Précis de grammaire italienne - O. et G. Ulysse

Quant aux dictionnaires, comme toute traducteuse, j’en possède plusieurs. Tous géants, cela va de soi. 🙂

En bilingue :

Larousse italien bilingue. Environ 5 kg de bonheur !

Larousse italien bilingue. Des kg de bonheur !

Robert italien bilingue. Environ 5 kg de bonheur itou !

Robert italien bilingue. Des kg de bonheur itou !

Chacune de mes langues exige cet investissement indispensable ; en effet, quiconque compare plusieurs volumes constatera qu’aucun ne propose avec exactitude les mêmes nuances et précisions que son voisin.

En unilingue :

Zingarlli unilingue. Encore des kilos de bonheur !

Zingarelli unilingue, allié encombrant du traducteur italianisant.

NB : personne ne me verse de royalties – hélas.

Enfin, comme de juste, mon patrimoine professionnel s’étoffe sous la forme de piles amassées au fil des années : glossaires, manuels, romans, articles de journaux, fiches de terminologie, notes griffonnées pendant les leçons… Je conserve notamment les bouquins de cours fournis lors de mon séjour à l’Università per Stranieri de Pérouse (Perugia). Au passage, les séjours linguistiques présentent selon moi cet atout majeur d’absorption accélérée : j’attrape au vol un mot, une expression, une tournure que j’ignorais, je m’informe, je note. Le défi de ma journée consiste à caser ma dernière trouvaille dans une phrase naturelle lorsque le contexte s’y prête. Je ne connais pas meilleure méthode pour développer ses affinités avec une langue !

Les Italiens et italianisants sont cordialement invités à compléter ma liste avec leurs propres références. 🙂


Saurez-vous améliorer mon français ?

25 juillet 2009

Que diriez-vous d’un jeu pour se délier la langue ensemble ?

Dans une frénésie saisonnière de rangement, j’ai exhumé de mes chemises cartonnées les lettres de motivation que j’expédiais jadis aux supermarchés dans l’espoir de financer mes vacances. Avec attendrissement et non sans franche rigolade, j’en ai relu les maladresses stylistiques et la fraîcheur naïve, le tout dactylographié manuscrit au stylo-plume.

L’aspect :

Extrait lettre motivation

Le contenu :

Madame, monsieur,

Mes études me laissent actuellement une durée conséquente, que je désire mettre à profit en travaillant.

Un poste de caissière me semble propice à réaliser ma première expérience de la vie en entreprise ; en effet, outre mon attirance pour les contacts humains, que l’atmosphère stimulante d’un supermarché permet de combler, j’apprendrai beaucoup du monde du travail en général, et du fonctionnement d’une grande surface en particulier.

Je suis bien consciente que mon manque d’expérience me fait défaut ; néanmoins, je pense que l’emploi de caissière nécessite, surtout, des qualités : aimabilité et politesse, rapidité, dynamisme et vigilance, plus que des diplômes. C’est pourquoi j’ose espérer que mon absence de références ne me défavorisera pas trop.

Enfin, je suis libre de tout engagement jusqu’à mi-octobre, et je me sens prête à participer à d’autres tâches que celle de caissière, si le besoin s’en fait sentir.

Dans l’attente d’une réponse, je vous prie d’agréer, madame, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Je m’inspire de cette trame pour rédiger mes candidatures actuelles aux supermarchés… les maladresses en moins. 😉

L’énormité qui me sidère le plus : « mon manque d’expérience me fait défaut« . Je n’en reviens pas d’avoir commis pareille bévue. Voir Lexilogos :

Faire défaut. [Le suj. désigne une chose ou une pers.] Manquer, nuire par son absence. Lorsque la nature faisoit défaut, elle avoit des fleurs artificielles (Balzac, Annette, t. 1, 1824, p. 60). Nous, non plus qu’aucun de ces alliés qu’il invoque, nous ne lui ferons assurément pas défaut (Musset, Revue des Deux-Mondes, 1833, p. 738).

Venons-en au propos intéressant peut-être mes lecteurs, que je présume  avides de précision et d’élégance dans la langue : 1) sauriez-vous identifier puis corriger mes erreurs horreurs ? 2) Avez-vous conservé ce type de documents et souhaitez-vous indiquer céans les perles agrémentant vos démarches d’emplois pour étudiants ?

Dans une frénésie saisonnière de rangement, j’ai exhumé de mes chemises cartonnées les lettres de motivation que j’expédiais jadis aux supermarchés dans l’espoir de financer mes vacances. Avec attendrissement, j’en ai relu les maladresses stylistiques et la fraîcheur naïve, le tout dactylographié au stylo-plume.

L’aspect :

Le contenu :

Madame, monsieur,

Mes études me laissent actuellement une durée conséquente, que je désire mettre à profit en travaillant.

Un poste de caissière me semble propice à réaliser ma première expérience de la vie en entreprise ; en effet, outre mon attirance pour les contacts humains, que l’atmosphère stimulante d’un supermarché permet de combler, j’apprendrai beaucoup du monde du travail en général, et du fonctionnement d’une grande surface en particulier.

Je suis bien consciente que mon manque d’expérience me fait défaut ; néanmoins, je pense que l’emploi de caissière nécessite, surtout, des qualités : aimabilité et politesse, rapidité, dynamisme et vigilance, plus que des diplômes. C’est pourquoi j’ose espérer que mon absence de références ne me défavorisera pas trop.

Enfin, je suis libre de tout engagement jusqu’à mi-octobre, et je me sens prête à participer à d’autres tâches que celle de caissière, si le besoin s’en fait sentir.

Dans l’attente d’une réponse, je vous prie d’agréer, madame, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Venons-en au jeu : sauriez-vous identifier puis corriger mes erreurs de forme ? A quoi ressemblaient vos propres lettres ?


A la recherche de monsieur Jean Bauche

16 juillet 2009

Gaston y a l’téléfon qui son
Et y a jamais person qui y répond

Gaston Lagaffe, par Franquin

Dans un billet précédent, j’avais évoqué quelques moyens de dénicher un job. Depuis plusieurs mois, je pratique assidument les démarches indiquées et même d’autres, au point que nul dans mon entourage physique et virtuel ne peut ignorer ma quête et mes compétences. En résultat, j’ai reçu des propositions de traduction freelance, fort alléchantes d’ailleurs, auprès de partenaires franchement aimables. Sauf qu’un constat s’impose : le statut d’indépendant, ce n’est pas (encore) pour moi.

Je prospecte donc activement les CDI/CDD ; ce parcours ne manque pas de surprises : parfois, un malentendu s’instaure, comme avec ce monsieur qui cherchait quelqu’un sachant relire et corriger un texte rédigé en italien ; un ancien employeur m’a contactée pour un poste prometteur mais… à l’étranger – or, je ne souhaite pas quitter la France ; au fil des épluchages de petites annonces, déconvenue : maints recruteurs exigent des spécialisations ou des années d’expérience. Et surtout, mes messages de candidature présentent cette fâcheuse quoique commune manie de s’engloutir dans le silence éternel des espaces infinis, à savoir que les recruteurs ne réagissent pas.

Or, s’activer sans succès pour dénicher un boulot, ça finit par agacer. Rien d’extraordinaire, ça hérisse plein de gens, je suis un gens, ça me hérisse – et un syllogisme dans vos faces, un. Foin de pleurnicheries ; dans un énergique élan, rebondissons ailleurs. D’où question aux lecteurs réguliers ou occasionnels de Transtextuel : quels créneaux alternatifs investir pour envoyer mon CV et dénicher un poste en CDI / CDD ? Vendeuse de BD ? Gardienne d’été pour félin ? Pot de fleurs parlant à un comptoir d’accueil ?

Lecteurs, avez-vous des idées ? Et si vous en avez, que diriez-vous de les envoyer par ici ? 😉 transtextuel at gmail point com


Butinages de convalescence

15 juillet 2009

Billet ultra-léger pour raconter un peu mes dernières promenades nonchalantes de convalescence, d’ailleurs je me reconstitue une santé en rédigeant et si vous voulez tout savoir, je me pourlèche.

La convalescence a du bon.

On ne saurait négliger le régime d'une convalescente.

Eolas, avocat blogueur de son état, nous régale de sa verve depuis des années ; les lecteurs assidus quoique néophytes y piochent vulgarisation juridique, terminologie et phraséologie. Bonne nouvelle aux traducteurs : une publication récente signale l’inauguration d’une catégorie de droit comparé entre systèmes français d’une part et américain d’autre part : « Iou Héssé« .

Dans les métiers de plume, impossible de se dispenser d’une veille attentive. Avec du retard, je relaie donc l’info : l’anglais intègre désormais 1 million de mots. J’espérais que « n00b » serait le vocable décisif, las! Il s’agira de « Web 2.0« . Du côté francophone, le Petit Larousse 2010 inclut désormais quelques nouveautés, à saluer notamment la courageuse introduction des termes Web 2.0, blacklister, buzz et surtout geek. Sur cette lancée, je vous propose de découvrir  une illustration amusante sur ce blog : geeks, chats et BD réunis – miamesque ! Ne quittons pas si vite le domaine de la bande dessinée : j’ai eu la joie de découvrir BD-répliques, avec illustrations et dialogues mythiques.

Enfin, en guise de salutation finale et de clin d’œil envers les geeks, ce site m’a secouée d’un fou rire irrépressible : bon jeu !


De l’argent dans les mondes virtuels – 3

13 juillet 2009

Deux billets précédents ont servi à expliquer, dans les grandes lignes, les mécanismes de l’économie dans les MMO. Je vous invite à les consulter afin de mieux suivre la terminologie et le cadre de mes propos : volet 1, volet 2.

Revenons aux aventures de Duchmol, personnage fictif désargenté mais avide de poser ses doigts virtuels et boudinés sur The Preciousss, armure enchantée d’une valeur de 100 pièces d’or. Contrairement aux phénomènes du climat sélénite, ce métal précieux ne pousse pas sur les arbres ; aussi Duchmol se voit-il amené à augmenter son capital via le commerce.

Fini de rire !

Fini de rire !

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes virtuels s’il n’existait pas, à l’instar des systèmes classiques, une économie souterraine. J’ai nommé le RMT, pour Real Money Trade, c’est-à-dire l’échange des devises virtuelles contre des monnaies réelles. Selon les jeux, les vendeurs et acheteurs se dénomment différemment (goldfarmers par exemple); toutefois le principe demeure identique.

Duchmol, de son véritable prénom Robert, exerce un métier très réel pour régler ses non moins réelles factures ainsi que les ponctions de l’Etat ; il occupe ses loisirs en compagnie de sa fiancée et de ses amis, il bouquine puis se défoule avec son équipe de footeux amateur. Robert Duchmol, sur le MMO, convoite The Preciouss, sans pouvoir se départir d’une inquiétude : combien d’heures devra-t-il consacrer à gagner le montant nécessaire ?

Souhaite-Chope entre Robert Duchmol et les Quatre Vélociraptors

A l’autre bout du monde (plus ou moins), nous avons une équipe de joyeux drilles, appelons-les innocemment “les Quatre Vélociraptors”. Dans leur pays dont le PIB se languit, ils vivent à 10 dans un trois-pièces ; jour et nuit, ils se relaient pour contrôler une demi-douzaine d’ordinateurs et œuvrer sans relâche sur des MMO. Sauf qu’ils ne jouent pas, ils travaillent eux aussi : ils amassent des pièces d’or virtuelles.

Entre Robert Duchmol et les Quatre Vélociraptors, un intermédiaire centralise les demandes et les offres de pièces d’or. Chaque jour, le cours en argent réel des devises virtuelles subit des fluctuations, non seulement jeu par jeu, mais également selon les différents serveurs d’un même jeu. Appelons cet intermédiaire Souhaite-chope.

Robert Duchmol surfe discrètement sur le site Souhaite-chope, qui propose 100 pièces d’or, montant nécessaire pour acquérir The Preciousss, moyennant 25€. Robert calcule : 25€ équivalent à deux ou trois heures dans son emploi réel rémunéré en euros – la réalité du pouvoir d’achat via les dits euros renverrait à un débat rigolo mais largement hors sujet. Récolter patiemment la somme voulue équivaudrait à plusieurs dizaines d’heures sur le jeu, qu’il trouvera sans peine à occuper autrement. Robert ne fait ni une ni deux : il passe commande, indiquant ses coordonnées réelles, y compris bancaires, ainsi que ses coordonnées sur son MMO de prédilection. A l’autre bout du monde, Souhaite-Chope informe un membre des Quatre Vélociraptors qu’un certain Duchmol attend livraison des 100 pièces d’or. Une fois la réception vérifiée et la commission prélevée par Souhaite-Chope, ce membre des Quatre Vélociraptors perçoit une rémunération en échange – disons l’équivalent de 15€. Dans sa région, cette somme représente une cagnotte raisonnable par rapport à la prestation fournie : installé malcommodément sur une chaise, les yeux vitreux par de trop longues heures de jeu, il échappe au chômage ou à des emplois physiquement pénibles.

Variantes :

Power-leveling

Robert estimera que le personnage Duchmol, archer, lui ayant procuré satisfaction, il serait avisé de découvrir le jeu sous un jour nouveau en explorant une carrière différente, par exemple soigneur. Place aux jeunes, voici que Robert crée un reroll (ou un alt) : Duchnok. Or, Robert a déjà vécu maintes expériences avec Duchmol et ne souhaite pas s’embarrasser de phases assommantes lors de la progression de Duchnok. Il songera donc au PL, Power-Leveling. Cette pratique consiste à se débarrasser le plus vite possible des niveaux sans intérêt. Deux solutions se présentent : recourir à un ami de niveau plus avancé qui mettra Duchnok sous perfusion de soins (healing), de protections (buffs) et autres : les monstres s’enchaînent alors à toute allure. Duchnok, en échange, accordera un bien ou quelques pièces d’or à son ami. Entre joueurs et sous réserve que le jeu s’y prête, ce service n’a rien d’exceptionnel. Mais Robert ne connaît aucun ami prêt à lui rendre ce service et surtout pas 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 comme un stakhanoviste. Alors, Robert penche vers la seconde solution ; il surfe sur Souhaite-Chope où il loue, moyennant euros, les services d’un prestataire. Ce dernier se chargera de lui envoyer un soigneur corvéable à merci ou, le cas échéant, recevra les coordonnées du compte joueur de Robert pour améliorer Duchnok à marche forcée.

Duchmol et Duchnok sont dans le Titanic…

Après des mois ou années de réjouissances sur MMO, Robert souhaite quitter le jeu. D’un regard attendri il contemple ses compagnons pixelisés par lesquels il a vécu tant d’aventures, parfois rencontré des gens irl (in real life : physiquement). Certains d’entre eux sont devenus des copains, il a même trouvé une fiancée, pourquoi pas ? Robert, indécis, tripote son mulot en se demandant s’il est bienséant de cliquer sur “Effacer personnage”. Supprimer son compte de joueur signifie la rupture de relations sociales dans le cadre d’un univers qu’il a bien apprécié. Robert prend alors une décision parmi ces éventualités :

  1. Il distribue ses affaires et son or à ceux qui restent, après tout il ne s’en servira plus et ça profitera à d’autres. Puis il efface son personnage, clôture son compte joueur et s’envole vers d’autres cieux.

  2. Il distribue, etc. mais conserve son personnage une fois dépouillé, juste le temps de papoter avec ses copains.

  3. Il distribue etc., ou pas, dans tous les cas il refile son compte à un copain qui paiera l’abonnement. Bref, Robert s’arrange avec son pote mais ne clôture pas son compte.

  4. Il songe à la valeur financière que représente ce compte de jeu : le niveau de son personnage, ses expertises, son artisanat, ses objets de valeur vendables ou non, sa renommée… Robert cogite et calcule, Robert visite Souhaite-Chope ou Ebay, Robert constate que son Duchmol et/ou son Duchnok pèsent quelques centaines d’euros sonnants et trébuchants. Robert vend son compte joueur et empoche de quoi s’offrir de menues fredaines.

Jusqu’ici, se diront les profanes, l’affaire tourne rond, aux détails près de jugements moraux sur Robert et sur le gaspillage financier de ces affaires, qui après tout ne regardent que les protagonistes.

…Rien n’est moins sûr !

Tréfonds malodorants d’illégalité chez les RMT

Outre le mépris des joueurs à l’égard de Duchmol qui s’octroie un avantage injuste sur les joueurs s’échinant à récolter honnêtement leur armure, Robert a enfreint le ToS (Terms of Service) : le contrat entre l’utilisateur final et l’éditeur de MMO prévoit généralement l’interdiction d’exercer le RMT autant que d’y recourir ainsi que la transmission des comptes des joueurs. En soi, enfreindre le contrat n’est pas très glorieux ; la réalité du RMT l’est moins encore.

En effet, struggle for survival oblige, les Quatre Vélociraptors ont absolument besoin de livrer leurs pièces d’or à Souhaite-Chope pour régler leurs propres factures réelles. S’ensuit, en toute logique, une course à la productivité, quitte à tricher avec des programmes tiers (third-party software), qui n’existent pas à leur usage exclusif mais qu’ils utilisent frénétiquement. Ces petites inventions informatiques servent à leur conférer des avantages déloyaux sur les joueurs normaux : les personnages des Quatre Vélociraptors pourront ainsi courir plus vite, agir plus vite, répéter automatiquement une action (botting), exploiter des failles du jeu pour se téléporter et ainsi de suite – sans parler des embrouilles pour soutirer leur or aux joueurs (scamming). En conséquence, les RMT finissent par détenir un quasi-monopole sur des ressources car les joueurs normaux sont trop lents pour aboutir au même résultat. A force de triche, les Quatre Vélociraptors parviendront à maîtriser le marché, d’où effondrement des cours ou, au contraire, surévaluation. Les joueurs commerçant occasionnellement ne trouvent pas preneur pour un prix permettant de dégager un bénéfice minimal ou, à l’inverse, ne trouvent leurs produits qu’à des tarifs exorbitants ; les clones des Quatre Vélociraptors ne tardent pas à envahir tous les secteurs de l’économie du jeu : écœurés, les joueurs normaux craquent, soit en s’adonnant à leur tour à des pratiques déloyales, soit en résiliant leur compte ; dans tous les cas, une ambiance exécrable s’installe dans le jeu.

Il suffirait de pourchasser les Quatre Vélociraptors, après tout. On les repère, on les avertit puis, sprotch! clôture du compte (ban, banning, permaban) pour enfreinte au contrat. Sauf que d’une part, les éditeurs de jeu ne souhaitent pas forcément embaucher des enquêteurs et arbitres du jeu (notamment des GM : Game Masters), avec le coût engendré sur les abonnements des joueurs ; d’autre part, les Quatre Vélociraptors et leurs clones s’en rient bien : pour un compte joueur fermé, ils en ouvrent dix nouveaux. Ce qui d’ailleurs n’est pas sans laisser songeur sur d’éventuelles fraudes à la carte bancaire, mais passons.

En dernier ressort, les Quatre Vélociraptors, menacés par leurs propres créanciers, vont devoir inventer mieux. J’avais mentionné la valeur marchande d’un compte joueur. Alors, mine de rien, ils piègent les sites communautaires où se rendent les gamers et laissent filtrer des annonces alléchantes ou, tout simplement, ils piratent (hack) le dit site communautaire en y insérant un script ou une bannière vérolée (exploit). La victime s’infectera en toute innocence, le programme enverra un signal aux Quatre Vélociraptors, qui n’auront plus qu’à se baisser pour cueillir des comptes joueurs alléchants et les revendre sur des sites spécialisés.

Un beau matin, Eleuthère, un joueur ne fréquentant ni Robert et ses pairs, ni les Quatre Vélociraptors et leurs clones, souhaite jouer son personnage ; à sa consternation, il constate alors que son mot de passe ne fonctionne plus, que ses coordonnées de compte ont été changées, que son personnage a migré de serveur. Après quelques discussions avec le service clientèle du MMO, Eleuthère apprend que son personnage a été effacé, ou qu’il appartient à quelqu’un d’autre (qui a versé des euros réels en contrepartie), ou encore qu’il peut récupérer son personnage, mais dépouillé de tous les objets rares (dont The Preciousss) accumulés au fil des mois ou années : les Quatre Vélociraptors ont bien entendu commencé par refourguer tous les biens vendables pour en retirer de l’or virtuel.

Marché noir virtuel sur un MMO

Un personnage RandomA reçoit les affaires d’Eleuthère-le-piraté. Puis RandomA aura réparti les dits biens en trois lots, envoyés respectivement à RandomB, RandomC et RandomD. Les joueurs réels auront innocemment acheté ces biens à la Maison des Enchères, le fruit de ce recel sera ensuite envoyé à RandomE, qui a son tour redistribuera… enfin, le nettoyage terminé, tous les personnages Random sont effacés. Au passage, les pirates utilisent Eleuthère pour tricher, tant qu’on y est. Eleuthère, en récupérant son compte, apprend qu’il est non seulement sur la paille mais que son personnage a commis des infractions. Infractions valant… résiliation du compte. Elle est pas belle, la vie virtuelle ? 😉

En guise de conclusion pour cet epic wall of text sur l’argent dans les MMO, je précise que j’avais trouvé il y a environ 3 mois une offre d’emploi dans les jeux vidéo. Précisément, chez une entreprise apparentée à Souhaite-Chope. Le test s’annonçait facile sur le plan technique, encore eût-il fallu que je misse mes convictions et mon expérience de gameuse au placard. Sans parler de l’impossibilité d’avouer ce sale boulot à mes copains gamers, à mes relations en général et surtout, surtout… le boulet que j’aurais traîné sur ma réputation avec ces tripotages pas très propres que sont les affaires de RMT.

Et vous ? Vous facturez vos convictions à l’heure ou plutôt au mot-cible ?

Précédents : De l’argent dans les mondes virtuels – 1De l’argent dans les mondes virtuels – 2


De l’argent dans les mondes virtuels – 2

11 juillet 2009

Ma convalescence se poursuit dans la tranquillité en Limousin ; même si ma santé ne me permet pas de participer aux réjouissances locales, j’ai néanmoins appris avec intérêt qu’un club de motards comptait organiser une festivité dont l’hôte de marque se devine aisément.

Mon régime alimentaire toutefois me porte vers d’autres mets, dans la terreur qu’inspire l’expérience des fromages locaux dont l’intensité aromatique n’est pas sans rappeler…

Remède violent

La perspective de ces antidotes m’incite à retrouver au plus vite ma vigueur coutumière.

Ne négligeons pas cependant le serious business : mon opiniâtreté délirante me dicte expressément de pondre la suite des histoires de pognon dans les mondes virtuels. Le volet 1 se trouve ici et décrit les termes PJ et PNJ.

Afin de mieux exposer l’intérêt des liquidités dans le monde chatoyant des MMO, je te me vais empoigner un personnage fictif, dénommé Duchmol.

Duchmol convoite une belle armure enchantée, appelée “The Preciousss” grâce à laquelle ses aptitudes de base gagneront en puissance au combat et son potentiel de sexitude explosera par l’envie qu’il inspirera aux autres joueurs. Les méandres du jeu lui fourniront plusieurs occasions de combler ses appétits. Ci-dessous, je mentionne quelques-uns des expédients possibles, sans prétention à l’exhaustivité :

Quêtes et butins

Un PNJ à l’apparence de Raton Gaffeur promettra de livrer l’armure en échange du décès de 50 « licornes » ; les dites licornes sont des PNJ neutres du système, circonscrits à une zone précise. Le système renouvelle périodiquement cette population de licornes (respawn). Duchmol, sous l’emprise d’abjects desseins matérialistes, s’en va donc trucider les nobles équidés. Au bout du cinquantième, la quête recevra validation automatique et l’heureux Duchmol, les systoles trépidantes  dans son enthousiasme, ira retirer sa Preciousss auprès du PNJ Raton Gaffeur. Bien entendu, la quête de The Preciousss est susceptible de se décliner en plusieurs phases, avec des ennemis plus ou moins coriaces, dans des environnements plus ou moins hostiles, selon des contraintes de temps… Aussi Duchmol devra-t-il probablement rameuter quelques compères pour venir à bout des Licornes et autres adversaires redoutables – Escargots Mordeurs ou autres Truites Velues.

J’en viens à un type de quête corrélé mais différent : une campagne collectiveThe Preciousss s’inscrit parmi les lots des gagnants. Duchmol s’attachera alors à gagner des points : l’armure coûte 100 points, soit 100 victoires pour le défi. Autre possibilité : un ennemi une fois vaincu laissera The Preciouss en butin collectif. Un système de tirage au sort départagera un gagnant parmi les candidats. A moins que les joueurs ne tranchent entre eux à qui échoira le trophée. Ces instants sont l’occasion où se manifestent des exubérations et des hululements de réussite collective, mais aussi  d’anciennes rancunes alimentées par une relation de favoritisme réel ou imaginaire : en somme, l’heure idéale pour les règlements de compte au sein du jeu, autrement appelé « Drama » (et « serious business » aussi, cela va de soi).

Numéraire

Si le système en laisse la possibilité, Duchmol pourra acquérir The Preciousss moyennant, disons, 100 pièces d’or, soit auprès d’un PNJ, soit auprès d’un PJ en transaction directe, soit auprès d’un PJ via un système d’enchères.

D’un simplicité déconcertante après quelques secondes, les systèmes d’enchères fonctionnent grosso modo selon le schéma suivant : un PJ détient un bien matériel (une Carotte Magique) dont il souhaite se défaire, non sans gain. Ne sachant pas qui, parmi les milliers de joueurs présents sur le jeu, pourrait vouloir la Carotte Magique, il la dépose dans une maison des enchères à un certain tarif. Les acquéreurs potentiels verront alors que la Carotte Magique est disponible à la vente, sous réserve de payer le montant affiché. En cas d’achat, le joueur acquéreur se verra soustrait de 100 pièces d’or et son inventaire comportera la Carotte Magique.  Pour sa part, le joueur vendeur se verra crédité de 100 pièces d’or et la Carotte Magique aura disparu de son inventaire. Bref, la maison des enchères consiste bêtement à centraliser les offres et les demandes.

Tu gagneras ton or à la sueur de ton clavier

Revenons à Duchmol, dont les mirettes ne quittent pas The Preciousss. Drame : Duchmol n’a pas 100 pièces d’or. Peut-être pourrait-il marchander ou encore troquer directement auprès d’un ami en jeu, mais Duchmol se trouve à ce point démuni qu’il ne saurait formuler une proposition honnête pour obtenir The fameuse Preciousss. A l’instar de la vie physique, l’or ne pousse pas spontanément dans les poches des joueurs. Leur portefeuille ne s’arrondit qu’à la condition de commercer.

Les MMO pourvoient à ce tracas :

Les quêtes, à travers des récompenses en numéraire ou en nature, permettront à Duchmol d’arrondir sa cagnotte.

Duchmol aura peut-être développé des compétences en artisanat (crafting), à savoir une compétence lui permettant de fabriquer des objets de plus en plus convoités et de plus en plus rares : potions, armes ou armures enchantées, bijoux… qu’il cèdera à d’autres joueurs aux spécialités différentes, moyennant troc ou finances. Ainsi, Duchmol engrange de l’argent virtuel lui permettant d’augmenter à son tour son capital, soit auprès d’autres joueurs humains  (PJ) soit auprès de programmes internes au jeu, les PNJ. Pour ce faire, Duchmol a besoin de se procurer des matières premières qu’il transformera. Il ira en dénicher auprès de certains PNJ réservés à cet effet, ou encore auprès d’autres joueurs humains (Maison des Enchères ou échange direct) ou, enfin, là où ces denrées poussent en abondance : sur les ennemis. Si Duchmol se débrouille bien, il réussira à produire des marchandises d’une qualité particulière ou à occuper une niche commerciale, d’où pactole.

Duchmol s’adonnera probablement quelque peu au farming. Dans un carré de trèfle s’ébattent des PNJ appelés “Blattes délectables”, s’offrant au tranchant des épées rutilantes. Les Blattes délectables sont dépourvues d’intérêt pour la progression : pas de point d’expérience ni de compétence à espérer. En revanche, les savoureux blattoptères trépassent d’un seul coup, autant dire à toute allure. Chaque décès rapportera à Duchmol quelques piécettes et un objet appelé Antenne Confite, qui se vend en lot (stack) de 10 à la Maison des Enchères pour 5 pièces d’or. Duchmol entreprend de balayer les Blattes délectables de la surface de l’univers virtuel, non sans empocher le bénéfice suite à la vente des Antennes Confites. Qui diantre voudrait acheter les reliques de ces gracieuses bestioles ? Un artisan, pour fabriquer ses marchandises, dont il dégagera un bénéfice substantiel. Faute de preneur, Duchmol revendra le fruit de son blattocide massif à un PNJ, qui lui en offrira 3 pièces d’or.

Ensemble, envolons-nous vers les nues et contemplons cette masse grouillante

Extrapolons ce système : plusieurs centaines de PNJ ; des trouzaines de monstres produisant chacun plusieurs biens de valeur à recueillir ; des collectes de ressources dans l’environnement de jeu (pêche, cueillette de plantes, récolte de bois…) ; une immense variété d’expertises dans les artisanats ; quelques milliers de joueurs duchmoliens pour pratiquer à chaque instant des transactions commerciales et s’approprier des Preciousss.

Interventionnisme ou régulation ?

Les développeurs du jeu conservent la prérogative de peser sur ces échanges : concevoir des objets non-vendables, des quêtes très faciles ou a contrario très difficiles, réguler la probabilité d’un butin (drop rate) ou instaurer des systèmes de points… si les Blattes délectables sont coriaces, peu de joueurs pourront s’y attaquer ; si obtenir leurs Antennes confites réclame un acharnement particulier, la complexité engendrera un tarif plus élevé ; si les artisans ne parviennent à produire The Preciouss qu’à une cadence exceptionnelle, son prix reflètera la rareté de la prestation.

Bienvenue dans l’économie d’un MMO. Ces univers attirent l’attention d’experts en économie ; tenez, en 2007 Eve Online a embauché un spécialiste (bonjour, monsieur) et d’autres universitaires de haut vol s’y intéressent.

La suite des aventures de Duchmol et ses amis vous attend sous peu.

Note aux gamers : Oui, j’ai brossé un tableau incomplet. Il ne s’agit pas d’un oubli : une minutie exagérée déborderait amplement la thématique centrale de cette série.

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De l’argent dans les mondes virtuels – 1

8 juillet 2009

Oyez oyez, aimables lecteurs ! J’ai le plaisir, ou le regret (comme vous voudrez) de vous annoncer que je n’ai point trépassé. Je me suis retirée sur les terres de mes ancêtres paternels pour une convalescence verdoyante.

Verdoyance et liquéfaction en Limousin

Verdoyance et liquéfaction en Limousin

Néanmoins, ma barque bloguesque continue de cingler sur les flots du ouaibe avec les contacts voire rencontres au gré des bourrasques soufflant par les lèvres vermeilles de la déesse aux cent bouches – surtout que je m’entête à vouloir décrocher un CDI ou CDD en entreprise, dessein d’une audace incongrue en ces temps de morosité économique, d’où vociférations virtuelles opiniâtres pour envoyer mon CV tous azimuts.

Tirant parti de ce repos à l’insu de mon plein gré, je m’attaque aujourd’hui avec impétuosité à un thème que je souhaitais depuis longtemps exposer céans : l’économie dans les jeux en ligne massivement multi-joueurs, ou MMO, dont j’avais proposé quelques aperçus dans de menus billets précédents.

Pour ménager ma santé autant que le suspense, j’escompte fractionner mon propos en plusieurs articles.

Évidence introductive : vouloir rester solitaire sur un jeu en ligne procède d’une démarche curieuse. Un MMO s’articule autour des interactions entre joueurs : alliés contre adversaires, diplomatie, entraide, amitiés et inimitiés (feintes ou réelles), réseaux internes dont les guildes rassemblant des membres autour d’intérêts communs : expertises, sympathies réciproques, rythme de jeu, prédilections envers certaines activités… sans négliger ce paramètre essentiel : le commerce !

On peut vraiment faire de largent avec nimporte quoi, pas vrai ?

On peut vraiment faire de l'argent avec n'importe quoi, pas vrai ?

Les joueurs s’échangent des objets, soit par troc, soit à travers une devise virtuelle (pièces d’or par exemple). A l’instar des monnaies classiques, la « pièce d’or » ne possède bien entendu pas de valeur intrinsèque. Cette unité ne représente qu’une convention en alternative au troc pour faciliter les échanges commerciaux au sein du jeu.

Brève fiche terminologique en guise d’échauffement

PC signifie playing character ; en français : PJ, personnage joueur. Ce sont les personnages maîtrisés directement par un humain, la représentation virtuelle d’un individu dans le jeu.

Les NPC (non playing character ; PNJ : personnage non joueur) consistent en des programmes informatiques générés et activés par le jeu, disséminés sur l’ensemble du monde, répondant à des fonctions précises. Sous des apparences diverses, les PNJ sont amicaux ou hostiles et remplissent des tâches automatiques, agrémentées à l’occasion de propos variés. Certains servent à fournir des indices pour une quête, d’autres attribuent une récompense matérielle (objet) ou non (compétence) suite à un exploit, d’aucuns vendent des cartes, matières premières ou montures, il en est aussi dont le rôle consiste à permettre aux joueurs d’écouler leurs biens contre des espèces virtuelles via lesquelles le joueur pourra s’offrir de nouveaux biens, soit auprès des PJ, soit auprès des PNJ.

Honorables lecteurs qui avez survécu jusqu’à ces lignes sans migraine, veuillez agréer mes compliments ; dans un regain de férocité, je vous menace d’un rendez-vous à venir pour développer ces histoires virtuelles de pognon, pèze, galette, flouze, blé, ronds, braise, grisbi, fric et autres oseille !

Suivants :

De l’argent dans les mondes virtuels – 2

De l’argent dans les mondes virtuels – 3