Vadrouillages estivaux et potins traductophiles

31 juillet 2009

Comme l’ignorent les abonnés de Transtextuel recevant uniquement la mise à jour des publications, je continue à peaufiner la rubrique « en vrac » à mes instants perdus. En outre, j’ai ouvert un onglet permanent d’invitation aux amoureux des langues. A propos d’invitation d’ailleurs, Ilaria m’a fait l’honneur d’héberger le portrait de ma boule de poils. Je ne résiste pas à la jubilation de vous régaler d’un autre félin de la maison, avec la dignité et la grâce propres à sa race.

On peut en douter, mais je vous assure que c'est bien un chat.

On peut en douter, mais je vous assure que c'est bien un chat.

Quelques nouvelles diversement fraîches côté réseautage et babillages :

Une aimable collègue esitienne me signale l’inauguration récente du blog des traducteurs-adaptateurs de l’audiovisuel : ATAA.

Des classements inondent les gazouillis : Lexiophiles présente les 100 blogs linguistiques 2009 ici ;  le modérateur a récompensé les meilleurs blogs emploi et @css4design a entraîné un mini-buzz en publiant le Top 100+ des filles à suivre sur Twitter. Toujours pour évoquer l’emploi (oui, je poursuis mes recherches !), EspritRiche énonce ici quelques astuces à retenir dans le cadre des entretiens d’embauche.

Enfin, le crowdsourcing [définition] continue d’agiter le microcosme des traducteurs : la quête ô combien commune de prestations gratuites suscite un intérêt sans cesse renouvelé chez les particuliers et les professionnels, d’autant plus crispés que les donneurs d’ouvrage invoquent la crise pour réclamer des tarifs au rabais – certains métiers différents reçoivent aussi ces sollicitations répétées, à en croire les propos d’Isabelle.

blog des traducteurs-adaptateurs de l’audiovisuel

Dans la caboche de la traducteuse #5

8 juin 2009

Nous avons bien ri et festoyé avec la traduction lue, relue, dix fois corrigée par détails et pinaillages. C’est la phase finale avant livraison désormais : la relecture directe en français, sans référence à l’anglais, pour vérifier que les phrases veulent dire quelque chose et que le mouvement du texte présente une fluidité suffisante à qui consultera. C’est l’étape où il faudrait pouvoir oublier tout ce qu’on a appris en anglais et ne conserver à l’esprit que le sens du français naturel, authentique, du terroir, comme l’écrirait n’importe quel habitant de l’hexagone (par rapport aux normes de 1865 j’entends).  La pratique régulière de la langue étrangère recèle des pièges : le degré de vigilance faiblit inconsciemment devant une phrase rédigée en français mais en réalité calquée sur l’anglais dans sa tournure. Cette avanie survient toujours tôt ou tard, parfois corrigée à temps, d’autres fois inaperçue tant est ancrée l’habitude d’employer la langue étrangère sans effort. Éternel écueil du traductraître naviguant dans un univers incertain et mouvant, peuplé de merveilles et aussi de mirages.

Si la commande de traduction émanait d’un client soucieux de qualité, le texte ferait l’objet d’une relecture par un tiers chevronné en français (orthographe, grammaire, syntaxe mais aussi typographie, normes de mise en page pour les correspondances et que sais-je encore).

Je propose donc en lecture ce résultat, sans prétendre une seule seconde qu’il s’agisse de « la » traduction de référence, de « la bonne » traduction. J’ai simplement fait de mon mieux, d’autres auraient rédigé ce texte autrement, d’autres y auraient adjoint des touches plus ou moins fidèles, libres, élégantes, populaires…

***

Rappel du contexte :

Après la Guerre de Sécession, d’anciens maîtres ont cherché à récupérer leurs anciens esclaves, faisant miroiter des promesses de vie meilleure en cas de retour au bercail. Mon coup de cœur à partager avec vous : la réponse d’un ancien esclave, Jourdon Anderson, à l’invitation de son ancien maître. Vous pouvez la lire en V.O. sur ce site.

Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson
Résidant à Big Spring, Tennessee

Monsieur,

A la réception de votre missive, je me suis réjoui d’apprendre que vous ne m’aviez pas oublié, moi, Jourdon et que vous désiriez mon retour à vos côtés, m’assurant que vos égards envers moi surpasseraient tous ceux d’autrui. Maintes fois, j’ai éprouvé de la gêne à votre endroit. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps en apprenant que vous receliez des Rebelles. Je présume qu’ils n’ont pas eu vent de votre visite chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son escadron avait laissé dans l’écurie.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous eussiez été blessé, aussi me réjouis-je de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans l’ancienne demeure pour y revoir Mlle Mary et Mlle Martha ainsi qu’Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les retrouver dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. C’est bien volontiers que je vous aurais rendu visite à l’époque où je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry comptait m’abattre à la première occasion.

Je souhaite examiner en détail les perspectives attrayantes que vous évoquez dans mon intérêt. Ici, je jouis d’une existence assez agréable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison confortable pour Mandy (que les habitants locaux appellent Mme Anderson) ; nos enfants Milly, Jane et Grundy fréquentent l’école et y progressent bien. Le professeur affirme que notre fils annonce de grandes qualités pour la prêtrise. Ils suivent le catéchisme tandis que Mandy et moi assistons aux célébrations religieuses. On nous traite avec bienveillance. Parfois, il nous vient aux oreilles des propos tels que : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». Nos enfants s’en irritent, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs auraient retiré une certaine fierté, comme moi jadis, à vivre sous votre autorité. A présent, si vous aviez l’amabilité de m’annoncer par écrit les gages que vous me comptez me verser, je pourrais décider si vous revenir tournerait à mon avantage.

Votre proposition de m’accorder la liberté ne représente aucun intérêt. En effet, j’ai acquis mes documents d’émancipation en 1864 auprès du prévôt supervisant la préfecture de Nashville. Mandy s’inquiète de revenir sans assurance quant à vos intentions de nous traiter avec justice et bienveillance. Aussi avons-nous arrêté que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer les gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Par ce geste, nous pourrons oublier et pardonner les actes passés, établissant ainsi une relation neuve, ce qui nous incitera à nous fier à la valeur de votre équité et de votre amitié dans l’avenir.

Je vous ai loyalement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars hebdomadaires pour Mandy, nos gages s’élèveraient donc à 11 860 dollars. Veuillez y adjoindre les intérêts correspondant à la retenue de nos gages pour cette durée et en retrancher vos débours en vêtements ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Ce calcul indiquera alors la somme que nous pouvons réclamer en toute légitimité. Veuillez adresser le montant par le service postal Adams Express, chez M. V. Winters, notaire, à Dayton, Ohio. En cas d’absence de règlement pour ces arriérés de notre travail loyal par le passé, nous ne pourrons guère nous fier à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a dessillé les yeux sur les méfaits que vous et vos ancêtres nous ont infligés, à moi et à mes ancêtres, nous obligeant à trimer des générations entières à votre profit sans rétribution. Dans ma ville actuelle, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait pas de jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui dépouillent un homme du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez me décrire la sécurité dont bénéficieront Milly et Jane. A présent, ce sont de jolies jeunes femmes. Vous vous souvenez de la situation de Mathilda et Catherine. Je préférerais rester ici et souffrir la famine – quitte à en mourir s’il le fallait – que voir mes filles subir le déshonneur à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour enfants de couleur dans vos environs. Rien ne saurait dorénavant me combler davantage que dispenser à mes enfants une instruction correcte et leur enseigner un comportement intègre.

Bien le bonjour à George Carter et remerciez-le de s’être emparé du pistolet avec lequel vous me tiriez dessus.

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

***

Me voilà au terme de ce projet, dont je souhaite qu’il vous aura amusé autant que moi malgré sa longueur. J’espère n’avoir pas trop écorché la prose croustillante d’ironie de Jourdon Anderson. C’est avec une jubilation sans mélange que je ressers l’une de mes citations favorites (Courteline) : “Je ne sais pas de spectacle plus sain, d’un comique plus réconfortant, que celui d’un monsieur recevant de main de maître une beigne qu’il avait cherchée“.

Vos commentaires, corrections et réactions sont bienvenus. Je ne demande qu’à progresser ! 🙂

***

Précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

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Publié le 8 juin 2009 sur le blog Transtextuel. Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.


Dans la caboche de la traducteuse #4

8 juin 2009

Après le défrichage matérialisé par le brouillon non-ragoûtant au billet #2 puis les clarifications au billet #3, remettons sur le métier notre ouvrage. J’entre dans la phase déterminante du travail, la plus longue : le regard critique sur l’interface anglais / français. Il faut passer au crible la pertinence des formulations pour restituer au mieux le texte d’origine dans une langue naturelle et fluide voire élégante (puisque l’auteur est relativement lettré).

Toutefois, dans le cas présent, je n’ai guère l’habitude du littéraire (nous ne sommes pas tous lettreux), encore moins au regard du contexte d’ensemble du document : j’ignore si, pour les normes de l’époque et au regard de l’émetteur et du destinataire, la missive présente des particularités qui devraient sauter aux yeux de n’importe quel initié.

Au cours de cette phase, je conserve en tête la règle d’or d’un prof de l’ESIT, le précepte à retenir entre tous : « si vous n’aimez pas ce que vous avez écrit, vous avez raison » (pas de chouette couleur or avec ce blog, tsk!). Il faut faire confiance à son intuition. Quand une phrase cloche aux yeux de son auteur, y revenir s’impose tant que la bonne formulation ne naîtra pas sous la plume. Le temps constitue un allié précieux. Les dictionnaires aussi : par le jeu d’inspirations, de proximité sémantique, d’aller-retour répétés, les connaissances linguistiques nourrissant la souplesse mentale aboutiront au graal du traducteur.

La question centrale de tout ce processus tient en une ligne : comment un francophone quelconque formulerait-il cette idée dans un contexte équivalent ?

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Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson
Résidant à Big Spring, Tennessee

Monsieur,

A la réception de votre missive, je me suis réjoui d’apprendre que vous ne m’aviez pas oublié, moi, Jourdon et que vous désiriez mon retour à vos côtés, m’assurant que vos égards envers moi surpasseraient tous ceux d’autrui. Maintes fois, j’ai éprouvé de la gêne à votre endroit. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps en apprenant que vous receliez des Rebelles. Je présume qu’ils n’ont pas eu vent de votre visite chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son escadron avait laissé dans l’écurie.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous eussiez été blessé, aussi me réjouis-je de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans l’ancienne demeure pour y revoir Mlle Mary et Mlle Martha ainsi qu’Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les retrouver dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. C’est bien volontiers que je vous aurais rendu visite à l’époque où je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry comptait m’abattre à la première occasion.

Je souhaite étudier en détail les perspectives attrayantes que vous évoquez dans mon intérêt. Ici, je jouis d’une existence assez agréable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison confortable pour Mandy (que les habitants locaux appellent Mme Anderson) ; nos enfants Milly, Jane et Grundy fréquentent l’école et y progressent bien. Le professeur affirme que notre fils annonce de grandes qualités pour devenir pasteur. Ils suivent le catéchisme tandis que Mandy et moi assistons aux célébrations religieuses. On nous traite avec bienveillance. Parfois, il nous vient aux oreilles des propos tels que : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». Nos enfants s’en irritent, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs auraient retiré une certaine fierté, comme moi jadis, à vivre sous votre autorité. A présent, si vous aviez l’amabilité de m’annoncer par écrit les gages que vous me comptez me verser, je pourrais décider si vous revenir tournerait à mon avantage.

Votre proposition de m’accorder la liberté ne représente aucun intérêt. En effet, j’ai acquis mes documents d’émancipation en 1864 auprès du prévôt supervisant la préfecture de Nashville. Mandy s’inquiète de revenir sans assurance quant à vos intentions de nous traiter avec justice et bienveillance. Aussi avons-nous arrêté que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer les gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Par ce geste, nous pourrons oublier et pardonner les actes passés, établissant ainsi une relation neuve, ce qui nous incitera à nous fier à vos qualités d’équité et d’amitié dans l’avenir.

Je vous ai loyalement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars hebdomadaires pour Mandy, nos gages s’élèveraient donc à 11 860 dollars. Veuillez y adjoindre les intérêts correspondant à la retenue de nos gages pour cette durée et en retrancher vos débours en vêtements ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Ce calcul indiquera alors la somme que nous pouvons réclamer en toute légitimité. Veuillez adresser le montant par le service postal Adams Express, chez M. V. Winters, notaire, à Dayton, Ohio. En cas d’absence de règlement pour ces arriérés de notre travail loyal par le passé, nous ne pouvons guère nous fier à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a dessillé les yeux sur les méfaits que vous et vos ancêtres nous ont infligés, à moi et à mes ancêtres, nous obligeant à trimer des générations entières à votre profit sans rétribution. Dans ma ville actuelle, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait pas de jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui dépouillent un homme du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez me décrire la sécurité dont bénéficieront Milly et Jane. A présent, ce sont de jolies jeunes femmes. Vous vous souvenez de la situation de Mathilda et Catherine. Je préférerais rester ici et souffrir la famine – quitte à en mourir s’il le faut – que voir mes filles subir le déshonneur à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour enfants de couleur dans vos environs. Rien ne saurait désormais me combler davantage que dispenser à mes enfants une instruction correcte et leur enseigner un comportement intègre.

Bien le bonjour à George Carter et remerciez-le de s’être emparé du pistolet avec lequel vous me tiriez dessus.

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

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Articles précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Suivant dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.


Dans la caboche de la traducteuse #3

8 juin 2009

A partir du brouillon indigeste publié dans le billet #2, il convient à présent d’ouvrir les bouquins tout en sollicitant ses cellules grises dans la région « traducteuse en action ». Je vous invite à conserver l’original anglais sous les yeux.

Série de questions et remarques :

(1) « Dayton, Ohio, August 7, 1865« 

Se souvenir de convertir la date à la norme française : une étourderie courante consiste à oublier ces détails périphériques.

(2) « Big Spring« 

Même remarque, pour mémoire : toujours vérifier si le toponyme renvoie à un équivalent français couramment employé (dans le cas présent, sûrement pas).

Note : Ces deux commentaires triviaux en apparence reflètent pourtant un écueil très fréquent : oublier de vérifier les dates, lieux et chiffres. Écorcher ces informations ne produit pas le meilleur des effets sur le client…

(3) « Col. et Colonel ; Miss ; Mrs. « 

Attention aux conventions typographiques d’une langue à l’autre, surtout en matière de titres. « Le colonel » ; « madame Anderson » ou « Mme Anderson » ; « Mlle X » ou « mademoiselle X » (je vous renvoie au Bordas cité dans le message #1 de la série, d’ailleurs si vous vous y retrouvez mieux que moi, n’hésitez pas à corriger).

(4) « Sir« 

Sans me prétendre très versée dans l’art épistolaire, à ma connaissance une lettre débute en général par « dear ». Les us et coutumes de l’époque (1865) étaient-ils différents? Les correspondants employaient-ils habituellement « sir » ? Ou bien, est-ce là une formulation chargée de sens ? Un esclave s’adressait-il à son (ex-)maître par « sir » ou bien l’auteur veut-il au contraire marquer sa volonté de traiter son ancien maître en égal voire en partenaire commercial? Dans la restitution en français, il ne sera pas question de broder autour du « monsieur » : le lecteur ne saisira pas forcément la nuance de cette expression à elle seule. En revanche, comprendre la valeur du « sir » fournit un indice sur l’attitude de l’auteur et donc sur le ton général de la lettre, qu’il faudra alors restituer autrement via le lexique et les tournures.

(5) « They go to Sunday School, and Mandy and me attend church regularly.« 

N’importe quel lycéen saisirait le sens. En revanche, pour traduire, l’affaire se corse. Les enfants fréquentent l’école du dimanche. L’école du dimanche ? Est-ce la formulation française ? Parle-t-on d’école du dimanche en France ? Il me semble qu’il est plutôt question de catéchisme chez nous. Que les enfants de Jourdon aillent au catéchisme le dimanche, le mercredi ou le vendredi ne modifie pas le sens de ses paroles : je doute qu’il insiste sur le fait que ses mouflets vont à l’école le dimanche et pas un autre jour, il exprime plutôt leur implication dans des activités chrétiennes. Or, en français, les vocables chrétiens correspondent bien souvent au catholicisme alors qu’aux États-Unis, la population tend plutôt vers le protestantisme – ou dirais-je, les mouvances protestantes. Nous ignorons quelle confession remporte l’agrément de Jourdon et de sa famille, aussi convient-il de ne pas le rattacher à une tendance chrétienne particulière. Concernant le « catéchisme », aucun souci : Lexilogos n’indique pas de marquage particulier entre courants chrétiens. En revanche, il en va tout autrement pour « attend church ». Aller à la messe ? La messe relève du lexique catholique. Aller à l’église ? « Édifice où les fidèles de la religion catholique ou orthodoxe se réunissent pour l’exercice du culte public ». Ce qui reviendrait à sous-entendre que Jourdon est soit catholique, soit orthodoxe, alors que rien ne le laisse augurer. Le flou s’impose : il va falloir prendre de la distance avec le terme et monter d’un degré dans le champ sémantique avec une expression telle que « assister aux célébrations ». La mention du catéchisme précède cette formulation : dans le mouvement de la phrase, le lecteur comprendra que cette famille est chrétienne pratiquante. Pas plus, pas moins.

(6) « I got my free papers in 1864 from the Provost Marshal General of the Department of Nashville« 

Les « free papers » ne sont pas forcément si évidents à traduire (il aurait reçu des journaux gratuits? :)). Je me doute bien qu’il a obtenu un document attestant sa liberté (et je le confirme, avec des nuances). Là ne réside pas l’écueil. La question renvoie à : existe-il un terme figé et couramment employé pour désigner ces paperasses ? Là, j’avoue, je sèche. Comment trouver cette info ?

Entrons dans le domaine de la terminologie. Le « Provost Marshal General » constitue une unité sémantique, et non une addition de provost + marshal + general.  Le réflexe naturel porte à ouvrir un dico pour trouver une correspondance française avec « Provost Marshal General« . Or, méfiance : le dictionnaire de 2009 fournira l’équivalent français de cette fonction en… 2009. Si le terme est identique, son contenu (la fonction réelle du personnage) a très bien pu évoluer depuis 1864. Auquel cas, calquer sans réfléchir constituerait un splendide anachronisme doublé d’un éventuel contresens : l’expression choisie devra refléter la réalité de ce métier. [ton pompeux] Nous touchons là l’essence de la terminologie et du travail de traduction : les mots ne renvoient pas qu’à des mots, les mots renvoient à des réalités. [/ton pompeux] C’est là qu’interviennent les connaissances culturelles et… la consultation d’un expert.

Je me suis adressée à M. Monney, citoyen suisse, traducteur, chef de projet, officier d’état-major général, blogueur et twitterien (Touitère, saycoule!). Je le remercie chaleureusement de son explication limpide et instructive, que je me fais un plaisir de partager avec mes lecteurs :

« Provost Marshal General » équivaut à « chef de la police militaire » ….la version moderne du « prévôt militaire » – après la séparation des pouvoirs, en l’occurrence du « préposé à l’armée d’ost » si l’on remonte jusqu’au Moyen Âge.
Si je prends l’armée suisse pour exemple – mon domaine d’expertise, jusqu’en 2004 le pendant du « Provost Marshal General » anglos-saxon était le « chef de la police militaire » ; depuis, sa dénomination s’est transformée en « chef de la Sécurité militaire ».

« Provost Marshal General » est, comme vous l’avez écrit, une fonction et non un grade (capitaine, colonel, bridagier, etc.). Certes, avec les transformations des forces armées, les prérogatives exactes de la fonction ont changé. Toutefois, la mission de base du « Provost Marshal General » est restée la même : commander les différents éléments des forces de police militaire qui lui sont attribuées ; enquêter sur tout délit ou infraction commis au sein des forces armées (entre militaires ; envers une loi ou un règlement) ou commis par un civil à l’encontre d’un militaire et inversement ; exécution des peines). En somme, il reprend au niveau militaire, toutes les prérogatives accordées dans le monde civil aux organes de police et aux préfets.
A l’époque (1864), dans l’armée américaine, on trouvait un « Provost Marshal General » par préfecture [« Departement“], voire région militaire dans d’autres armées. Plus tard, on en trouvait un par composante de l’armée : Navy, Air Force, etc. Aujourd’hui cette fonction s’exerce pour l’ensemble de l’armée, depuis le Pentagone.
Pour les prérogatives exactes d’un « Provost Marshal General » de 1864, notamment en situation de guerre, là, c’est avec un historien militaire américain qu’il faudrait discuter.

Après lecture, place à la réflexion. Je pourrais aller enquiquiner un expert ès histoire militaire américaine et un autre expert ès histoire militaire française pour dénicher une correspondance aussi exacte que possible en y consacrant plusieurs jours d’affilée. Pourquoi pas. Toutefois, ici, il s’agit d’une missive dont le propos central ne sera pas affecté par une légère approximation. Les nuances entre les fonctions des représentants de l’armée ne pèsent pas dans la compréhension du texte dans son ensemble, ni du paragraphe, ni de la phrase. Ma démarche insisterait sur la précision du terme s’il était question d’un récit entre militaires ou d’un document technique sur les grades et fonctions dans l’armée américaine. Ici, ces efforts constitueraient une perte de temps : je dispose, grâce à M. Monney, d’un degré suffisant de fiabilité au regard de cette lettre. Les spécialistes en histoire militaire comparée sont cordialement invités à corriger.

(7) « Please send the money by Adams Express, in care of V. Winters, esq, Dayton, Ohio« 

Je suppute, à première lecture, qu’Adams Express renvoyait à une sorte de Western Union. Au pifomète, je pioche dans wikipedia (en anglais bien sûr) où j’apprends qu’il s’agissait d’un service postal. Toutefois, je doute que nombreux soient les francophones à connaître cette entreprise. Équilibre délicat entre clarté et précision, sans toutefois perdre de vue que le thème de la lettre ne consiste pas à tenir une conférence sur la structure et l’évolution d’Adams Express : il ne s’agit que d’une mention informative en cours de récit et dans laquelle je ne décèle pas d’allusion particulière. Un ajout explicatif et bref s’imposera, par exemple : « le service postal Adams Express ».

Quant au « Esq. », nous naviguons dans les eaux du système juridique anglo-saxon, toujours dans la perspective de 1865 pouvant différer du système contemporain. Les fonctions réelles de lawyer, esquire, notary, solicitor, barrister et j’en passe ne correspondent pas avec exactitude au vocable français proposé par les dictionnaires. En l’occurrence, là encore la précision minutieuse est superflue : le lecteur n’a pas besoin d’un cours magistral sur les nuances terminologiques en matière de droit, ce détail ne porte pas à conséquence sur l’articulation du propos général. En revanche, il est indispensable d’indiquer un équivalent français permettant de saisir le fil du récit. N’étant pas très calée en la matière, après une promenade sur wikipedia, je me risque à formuler « notaire ». Les juristes sont cordialement invités à corriger.

(8) « Say howdy to George Carter, and thank him for taking the pistol from you when you were shooting at me. »

Allusion culturelle évidente en guise de pique finale avec risque élevé de confusion sans même s’y arrêter une seconde à cause de son ambiguïté : George Carter a-t-il arraché l’arme des mains du colonel Anderson pour l’empêcher de tirer sur Jourdon ? Ou George Carter a-t-il récupéré l’arme des mains du colonel Anderson pour tirer à son tour sur Jourdon ? Un peu d’histoire ne nuit à personne, surtout quand il s’agit de choisir les mots propres à restituer une bonne blague : George Carter, esclavagiste, gesticulait pour récupérer son cheptel d’esclaves fugitifs grâce à qui sa petite affaire tournait rond. Après la guerre, la main-d’œuvre bon marché sur laquelle se fondait amplement sa fortune ayant pris la poudre d’escampette, la ruine avala le monsieur (quelle tragédie hein?). Reste que je ne suis toujours pas certaine d’avoir pigé la vanne, même si je penche vers la solution n°2. Soyons sages et adoptons l’option de conserver ce flou (les zones de flou sont parfois volontaires, surtout dans les documents juridiques).

***

Dans le cadre d’un contrat, je signalerais à mon client les hésitations sur certains termes. Le sens normal d’honnêteté entre individus se juxtapose à l’anticipation : ce geste lui évitera de se sentir floué en cas de précision ou correction ultérieure. [Aparté : j’ai toujours trouvé d’un ridicule achevé ce principe enseigné aux aspirants-traducteurs au lycée puis à la fac : ne jamais laisser d’omission, quitte à écrire « n’importe quoi » (sic). En contexte de relations réelles, cette culture d’esbroufe laisserait augurer des instants animés avec la clientèle voire avec les juristes qui défendent la clientèle. Voilà, merci d’avoir survolé mes rouspétances].

Précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Suivants dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.

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Dans la caboche de la traducteuse #2

8 juin 2009

Pas de traducteur sans stratégie de lecture assimilée puis perfectionnée à force de pratique. Tout travail de traduction débute par là. Plusieurs lectures en fait : il faut s’imprégner du propos central, de l’enchaînement des idées, du lexique, du ton, du style ; d’aucuns prennent en note (mentalement ou par écrit), chacun selon ses connaissances et ses méconnaissances, les tournures méritant réflexion et recherches ainsi que les phrases annonçant une gymnastique intellectuelle : même lorsqu’un passage ne présente pas la moindre difficulté de compréhension, la sensibilité et le bon sens nourris d’expérience aiguisent la faculté de repérage d’éléments dont la restitution en français s’annonce sportive.

A présent l’heure est venue de commencer le travail. Il existe pratiquement autant de stratégies que de traducteurs. Les deux tendances principales se distinguent comme suit :

  • Ceux qui barbouillent au kilomètre, produisant un résultat indigeste sans la moindre vocation commerciale. Le torchon n’est jamais censé tomber sous d’autres yeux que les leurs avant un deuxième passage voire un troisième.
  • Ceux qui lisent et écrivent plus lentement mais dont les reformulations annoncent le résultat définitif.

Il existe aussi des pro, que je salue avec componction, sachant traduire à haute voix tout en lisant (un texte déjà défriché j’entends) sans perte flagrante de qualité. Les rares fois où j’exécute cet exercice, mes interlocuteurs s’esclaffent sans retenue. Mes neurones de traducteuse ne consentent à s’activer qu’au contact de mes mains avec un clavier ou un stylo.

Nuance. Quand j’ai exercé dans la localisation de jeux vidéo, en quelques semaines j’avais digéré le style des textes et les « vocables maison » imposés. L’habitude représente un gain de temps incroyable :  j’en arrivais à pondre directement une mouture quasi définitive appelant une seule relecture attentive de ma part avant la correction finale – généralement légère – d’un collègue.

***

Sans vergogne, je vous présente ci-dessous l’infâme brouillon à partir duquel j’ai travaillé, aberrations orthographiques, grammaticales et syntaxiques incluses. C’est là une occasion rare. Ne vous privez pas d’en rire, il y a de quoi.

Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson,

Big Spring, Tennessee

Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre et je me suis réjoui d’apprendre que vous n’aviez pas oublié Jourdon et que vous souhaitiez me voir revenir vivre de nouveau à vos côtés, m’assurant que vous me traiteriez mieux que quiconque peut le faire. J’ai maintes fois éprouvé de la gêne envers vous. Je croyais que les Yankees vous avaient pendu il y a longtemps en découvrant que vous donniez asile à Rebelles. Je présume qu’ils ignorent l’histoire où vous vous êtes rendu chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son régiment avait laissé dans l’étable.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous auriez été blessé et je me réjouis de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans cette chère maison pour y revoir Mlle Mary, Mlle Martha, Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les revoir dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. Je serais volontiers revenu vous voir lorsque je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry était disposé à m’abattre à la première occasion.

En particulier, je souhaite connaître l’excellente opportunité dont vous parlez de me gratifier. Ici, ma vie est plutôt confortable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison agréable pour Mandy (que les gens ici appellent Mme Anderson) ; nos enfants, Milly, Jane et Grundy suivent l’école et progressent bien. Le professeur affirme que Grundy annonce de grandes qualités pour devenir pasteur. Ils suivent l’école du dimanche tandis que Mandy et moi allons souvent à la messe. On nous traite avec douceur. Parfois, il nous vient aux oreilles que d’aucuns déclarent : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». A l’écoute de tels propos, nos enfants prennent ombrage, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs se seraient sentis fiers, comme je l’étais, de vous appeler maître. A présent, si vous aviez l’obligeance de m’écrire pour m’annoncer les gages que vous me donnerez, je pourrai mieux décider si revenir tournerait à mon avantage.

Quant à la liberté, dont vous déclarez que vous me la laisserez, elle ne saurait constituer un argument : j’ai obtenu mes papiers d’homme libre en 1864 auprès du [voir billet #3] . Mandy s’inquiète de revenir sans preuve de votre part à l’égard de vos dispositions à nous traiter avec justice et douceur. Aussi avons-nous conclu que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer nos gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Ce geste nous permettra d’oublier et de pardonner les actes passés pour construire une relation d’équité et d’amitié dans l’avenir.

Je vous ai fidèlement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars par semaine pour Mandy, nos gages s’élèveraient à 11 860 dollars. Veuillez y ajouter les intérêts correspondant à la durée de retenue de nos gages et déduire les frais engagés pour nous vêtir, ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Le résultat indiquera alors clairement la somme que nous pouvons légitimement réclamer. Veuillez envoyer l’argent par [voir billet #3]. Si vous ne nous réglez pas les arriérés de notre travail fidèle par le passé, nous ne pouvons guère espérer croire à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a ouvert les yeux sur les méfaits que vous et vos pères ont infligés à moi et à mes pères, nous obligeant à trimer des générations à votre profit sans rétribution. Ici, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait aucun jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui escroquent un travailleur du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez m’annoncer de quelle sécurité bénéficeront Milly et Jane, qui sont devenu de jolies jeunes filles. Vous vous souvenez de la situation envers Mathilda et Catherine. Je préfererais rester ici et souffrir la famine – même jusqu’à en mourir – que voir mes filles couvertes de honte à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour les enfants de couleur dans vos environs. J’aspire plus que tout à offrir à mes enfants une instruction et à leur enseigner un comportement vertueux.

Mon bon souvenir à George Carter, que vous remerciez de ma part de vous avoir retiré le pistolet avec lequel vous me tiriez dessus .

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

***

Oui, je sais, cette bouillasse est à éructer d’indignation. Normal. Il ne me viendrait pas à l’esprit de livrer directement ce machin à un client. 🙂 Rassurez-vous, ça va s’améliorer ensuite – enfin, espérons-le.

Précédent dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Suivants dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.


Dans la caboche de la traducteuse #1

8 juin 2009

Fuyez !

Fuyez !

Loisirs des traducteurs

Je n’ai guère rencontré de traducteurs écrasés par l’ennui. Hors travail et activités annexes de comptabilité, démarches commerciales et autres paperasses, ils ne restent pas le moins du monde embarrassés de leur personne. Comme la plupart des gens j’imagine, mes collègues ne manquent pas d’agréments bien mérités après leur labeur. Malgré certains mythes tenaces, ils ne raffolent pas des heures sup’ ars gratia artis – surtout que les commandes ne sont pas toujours exaltantes…

Cependant, un avantage très appréciable du métier réside dans l’accès à des ressources amusantes sinon instructives en langues étrangères, surtout quand notre idiome maternel n’en propose pas de restitution satisfaisante.  Tous les jours, je lis en anglais (moins souvent en italien) pour m’informer ou pour rire. Je ne traduis pas mentalement mes lectures : je les absorbe dans leur formulation d’origine, me régalant de la saveur propre à chaque langue dans ses subtilités.

Il arrive qu’au gré des butinages, un traducteur éprouve le coup de foudre pour un document, au point de souhaiter le partager tous azimuts. J’en viens à la situation où se trouve l’auteur (auteure, autrice, auteuse, peu importe) de ce blog. J’en profite pour proposer aux lecteurs (et lectrices, lecteures, lecteuses) une balade dans ma caboche quand je travaille. J’espère que cette étude de cas illustrera mieux qu’un assommant discours théorique les compétences et le temps nécessaires à une traduction ainsi que les hésitations inhérentes à ce métier. Quant à mes collègues, j’espère de leur part des commentaires pour m’améliorer.

Contexte :

Après la Guerre de Sécession, d’anciens maîtres ont cherché à récupérer leurs anciens esclaves, faisant miroiter des promesses de vie meilleure en cas de retour au bercail. Mon coup de cœur à partager avec vous : la réponse d’un ancien esclave, Jourdon Anderson, à l’invitation de son ancien maître. Vous pouvez la lire en V.O. sur ce site.

Mes notes renvoient aux analyses dans le billet #3 de cette série.

Dayton, Ohio, August 7, 1865 (1)

To My Old Master, Colonel P.H. Anderson (3)
Big Spring, Tennessee (2)

Sir: (4) I got your letter and was glad to find you had not forgotten Jourdon, and that you wanted me to come back and live with you again, promising to do better for me than anybody else can. I have often felt uneasy about you. I thought the Yankees would have hung you long before this for harboring Rebs they found at your house. I suppose they never heard about your going to Col. Martin’s to kill the Union soldier that was left by his company in their stable. Although you shot at me twice before I left you, I did not want to hear of your being hurt, and am glad you are still living. It would do me good to go back to the dear old home again and see Miss Mary and Miss Martha (3) and Allen, Esther, Green, and Lee. Give my love to them all, and tell them I hope we will meet in the better world, if not in this. I would have gone back to see you all when I was working in the Nashville hospital, but one of the neighbors told me Henry intended to shoot me if he ever got a chance.

I want to know particularly what the good chance is you propose to give me. I am doing tolerably well here; I get $25 a month, with victuals and clothing; have a comfortable home for Mandy (the folks here call her Mrs. Anderson (3) ), and the children, Milly, Jane and Grundy, go to school and are learning well; the teacher says Grundy has a head for a preacher. They go to Sunday School, and Mandy and me attend church regularly (5). We are kindly treated; sometimes we overhear others saying, Them colored people were slaves down in Tennessee. The children feel hurt when they hear such remarks, but I tell them it was no disgrace in Tennessee to belong to Col. Anderson. Many darkies would have been proud, as I used to was, to call you master. Now, if you will write and say what wages you will give me, I will be better able to decide whether it would be to my advantage to move back again.

As to my freedom, which you say I can have, there is nothing to be gained on that score, as I got my free papers in 1864 from the Provost Marshal General of the Department of Nashville (6). Mandy says she would be afraid to go back without some proof that you are sincerely disposed to treat us justly and kindly—and we have concluded to test your sincerity by asking you to send us our wages for the time we served you. This will make us forget and forgive old scores, and rely on your justice and friendship in the future.

I served you faithfully for thirty-two years and Mandy twenty years. At $25 a month for me, and $2 a week for Mandy, our earnings would amount to $11,680. Add to this the interest for the time our wages has been kept back and deduct what you paid for our clothing and three doctor’s visits to me, and pulling a tooth for Mandy, and the balance will show what we are in justice entitled to. Please send the money by Adams Express, in care of V. Winters, esq, Dayton, Ohio (7). If you fail to pay us for faithful labors in the past we can have little faith in your promises in the future. We trust the good Maker has opened your eyes to the wrongs which you and your fathers have done to me and my fathers, in making us toil for you for generations without recompense. Here I draw my wages every Saturday night, but in Tennessee there was never any pay day for the Negroes any more than for the horses and cows. Surely there will be a day of reckoning for those who defraud the laborer of his hire.

In answering this letter please state if there would be any safety for my Milly and Jane, who are now grown up and both good-looking girls. You know how it was with Matilda and Catherine. I would rather stay here and starve—and die if it comes to that—than have my girls brought to shame by the violence and wickedness of their young masters. You will also please state if there has been any schools opened for the colored children in your neighborhood. The great desire of my life now is to give my children an education, and have them form virtuous habits.

Say howdy to George Carter, and thank him for taking the pistol from you when you were shooting at me (8).

From your old servant,

Jourdon Anderson

Deux bémols (on dit des bémaux?)

Deux paramètres majeurs altèrent ce travail par rapport à une prestation professionnelle :

1) Le temps. Normalement, en entreprise autant qu’en freelance, le donneur d’ouvrage fixe une échéance de livraison. Or, nul ne m’a commandé cette traduction : j’ai tout loisir de l’étudier à ma guise, selon mes horaires et les caprices de mon inspiration. (j’anticipe la question : non, je n’ai pas comptabilisé mes heures sur ce projet)

2) La relecture. N’importe quel étudiant le sait déjà : un œil extérieur décèle les erreurs et les maladresses que le rédacteur voit de trop près pour les remarquer. Dans le cas présent, je n’ai pas fait appel à un relecteur qualifié.

Quoi! Les traducteurs utilisent des dictionnaires ?

Pour ce travail, j’ai exploité :

Le Trésor informatisé de la langue française : clic !

Le dictionnaire des synonymes : clic !

Oxford dictionary for advanced learners : clic !

Wordreference : clic !

Pièges et difficultés de la langue française, par Jean Girodet, chez Bordas (le gros, pas la version de poche) : clic !

L’avis d’un interlocuteur expert sur une expression, spécialiste dont je dévoilerai l’identité en temps utile.

Une poignée de sites, indiqués dans mes articles suivants, pour éclaircir certaines notions.

Des dictionnaires, pour quoi faire ?

Le document ne présente guère de difficultés en termes de compréhension. Néanmoins, mon métier consiste à restituer le mot juste dans le respect du style pour aboutir à une lecture agréable en français. Même lorsqu’un passage me semble limpide, je ne rechigne pas à farfouiller pour m’assurer du sens d’une expression, préciser la sémantique ou jongler entre les synonymes puis vérifier que le terme envisagé correspond bel et bien au sens anglais. Je ne traduis pas des mots ; je traduis le contenu des mots et leur interaction au sein du texte et avec la réalité.

***

Suite de la série :

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.


Préjugés courants sur les traducteurs

30 mai 2009

Article réjouissant autant que didactique déniché sur Translationdirectory et dont l’auteur, Clint Tustison, rectifie quelques préjugés par trop répandus dans le petit monde des traducteurs et de leur clientèle. J’en propose ici une traduction de mon cru, avec bien entendu permission de l’intéressé et un lien vers son site.

***

Bien souvent, les traducteurs traversent des vicissitudes à cause de clients mal informés nourrissant une approche erronée du métier. A maintes reprises, il reviendra aux professionnels de rectifier ces opinions afin de balayer certains mythes récurrents.

Parmi les diverses idées reçues rencontrées au fil de mon parcours, j’en ai sélectionné 10 dans l’espoir que vous en apprécierez la lecture. Pourquoi ne pas exploiter cette liste pour aider vos partenaires à mieux saisir le fonctionnement de votre métier ?

1. Les traducteurs sont simplement des gens sachant parler deux langues ou davantage.

Ce mythe s’inscrit parmi les plus courants chez les profanes. Il ne suffit pas de connaître deux langues pour savoir traduire. A la surprise des non-initiés, cet exercice requiert des compétences autrement pointues.

2. Les traducteurs peuvent traiter n’importe quel contenu correspondant à une de leurs langues.

Les traducteurs compétents se spécialisent dans des secteurs ciblés, souvent corrélés ; ainsi, ils peuvent suivre les évolutions dans leur champ d’expertise et s’informer des tendances en vogue. A l’inverse, les traducteurs sans expérience ou médiocres déclarent volontiers qu’ils peuvent traiter n’importe quel document.

3. Traduire d’une langue vers une autre (ex. espagnol vers anglais) revient au même que l’opération inverse (ex : anglais vers espagnol).

Certains traducteurs travaillent avec efficacité dans les deux sens ; toutefois, ils sont relativement rares. Bien des clients s’imaginent que le travail est identique d’une langue à une autre, peu importe le sens. Or, chacun cultive une langue dominante ; le traducteur et son partenaire obtiendront des résultats bien supérieurs vers l’idiome principal.

4. Les traducteurs n’ont guère besoin de temps pour effectuer leur prestation.

Là encore, bien des clients s’imaginent que traduire représente un exercice facile au résultat quasi instantané. Un traducteur averti prendra soin d’expliquer à ses partenaires qu’une prestation de qualité ne saurait s’obtenir sans échéance adéquate.

5. Un locuteur de langue maternelle traduira toujours mieux qu’un locuteur ayant appris la langue.

Ce mythe s’apparente au n°1. Il ne suffit pas de parler sa langue maternelle pour garantir une prestation de qualité. Le métier de traducteur réclame le sens de la discipline ainsi qu’un solide apprentissage, alliés à une pratique constante. Un locuteur de langue maternelle ne saurait développer naturellement toutes ces qualités – voire une seule d’entre elles. Cette réalité semble échapper aux clients.

6. Les traducteurs apprécient que leur client modifie leur travail après la livraison.

Le traducteur qui a rédigé, révisé, retraduit et parachevé une commande ne voit assurément pas d’un œil favorable des modifications après livraison. Trop souvent, des personnes bien intentionnées en relation avec le client s’imaginent que le traducteur n’a pas su restituer un passage. Toutefois, presque à coup sûr, ces bonnes intentions se révèlent sans fondement réel. En conséquence, la qualité de la traduction s’en trouve altérée – sans oublier que la réputation du traducteur risque d’en souffrir.

7. Seuls les traducteurs affiliés à une corporation de professionnels sont fiables.

Maints traducteurs effectuent d’excellentes prestations sans s’être jamais affiliés à une quelconque corporation. Ces prétendues fédérations ne régissent pas l’intégralité de la profession sur Terre. Leurs critères d’évaluation ne représentent  qu’un cadre abstrait parmi d’autres. Quant à moi, j’estime qu’une liste de clients satisfaits constitue un indicateur bien plus fiable.

8. Les traducteurs peuvent aussi s’adonner à l’interprétariat.

Traduction et interprétariat ne sont pas synonymes : le traducteur exerce à l’écrit et l’interprète à l’oral. Les compétences sont bien différentes entre ces deux métiers.

9. Les traducteurs aiment travailler pour l’amour de l’art.

La plupart des traducteurs sont disposés à travailler bénévolement à l’occasion. Toutefois, ils n’en restent pas moins des praticiens ayant besoin de gagner leur vie. Chez la majorité d’entre eux, ce métier ne relève pas du hobby ; aussi est-il déplacé de leur demander des prestations à titre gracieux.

10. Un traducteur chevronné accepte n’importe quelle proposition de rémunération.

Les traducteurs compétents fixent une fourchette de tarif dont ils ne s’écartent guère. Régulièrement, les clients font jouer la concurrence entre professionnels dans l’espoir de remporter une prestation à moindres frais. Toutefois, lorsque la rémunération plonge trop, un traducteur averti préfère délaisser le contrat car il tirera meilleur parti de son temps autrement. En revanche, un novice (ou un traducteur moins compétent) accepte n’importe quel tarif. Auquel cas les clients obtiennent la prestation correspondant à leur barème.

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Les critiques constructives sont terriblement bienvenues, je ne demande qu’à progresser.

Ah, un détail au passage. Saviez-vous que les traducteurs sont assimilés à des auteurs ? Le plagiat, c’est très facile, très vilain et ça peut rapporter gros… à votre victime. Aussi seriez-vous bien aimables, si vous diffusez ce texte, d’en indiquer l’auteur d’origine ainsi que la traducteuse.

Mille grâces.