Dans la caboche de la traducteuse #4

Après le défrichage matérialisé par le brouillon non-ragoûtant au billet #2 puis les clarifications au billet #3, remettons sur le métier notre ouvrage. J’entre dans la phase déterminante du travail, la plus longue : le regard critique sur l’interface anglais / français. Il faut passer au crible la pertinence des formulations pour restituer au mieux le texte d’origine dans une langue naturelle et fluide voire élégante (puisque l’auteur est relativement lettré).

Toutefois, dans le cas présent, je n’ai guère l’habitude du littéraire (nous ne sommes pas tous lettreux), encore moins au regard du contexte d’ensemble du document : j’ignore si, pour les normes de l’époque et au regard de l’émetteur et du destinataire, la missive présente des particularités qui devraient sauter aux yeux de n’importe quel initié.

Au cours de cette phase, je conserve en tête la règle d’or d’un prof de l’ESIT, le précepte à retenir entre tous : « si vous n’aimez pas ce que vous avez écrit, vous avez raison » (pas de chouette couleur or avec ce blog, tsk!). Il faut faire confiance à son intuition. Quand une phrase cloche aux yeux de son auteur, y revenir s’impose tant que la bonne formulation ne naîtra pas sous la plume. Le temps constitue un allié précieux. Les dictionnaires aussi : par le jeu d’inspirations, de proximité sémantique, d’aller-retour répétés, les connaissances linguistiques nourrissant la souplesse mentale aboutiront au graal du traducteur.

La question centrale de tout ce processus tient en une ligne : comment un francophone quelconque formulerait-il cette idée dans un contexte équivalent ?

***

Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson
Résidant à Big Spring, Tennessee

Monsieur,

A la réception de votre missive, je me suis réjoui d’apprendre que vous ne m’aviez pas oublié, moi, Jourdon et que vous désiriez mon retour à vos côtés, m’assurant que vos égards envers moi surpasseraient tous ceux d’autrui. Maintes fois, j’ai éprouvé de la gêne à votre endroit. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps en apprenant que vous receliez des Rebelles. Je présume qu’ils n’ont pas eu vent de votre visite chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son escadron avait laissé dans l’écurie.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous eussiez été blessé, aussi me réjouis-je de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans l’ancienne demeure pour y revoir Mlle Mary et Mlle Martha ainsi qu’Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les retrouver dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. C’est bien volontiers que je vous aurais rendu visite à l’époque où je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry comptait m’abattre à la première occasion.

Je souhaite étudier en détail les perspectives attrayantes que vous évoquez dans mon intérêt. Ici, je jouis d’une existence assez agréable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison confortable pour Mandy (que les habitants locaux appellent Mme Anderson) ; nos enfants Milly, Jane et Grundy fréquentent l’école et y progressent bien. Le professeur affirme que notre fils annonce de grandes qualités pour devenir pasteur. Ils suivent le catéchisme tandis que Mandy et moi assistons aux célébrations religieuses. On nous traite avec bienveillance. Parfois, il nous vient aux oreilles des propos tels que : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». Nos enfants s’en irritent, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs auraient retiré une certaine fierté, comme moi jadis, à vivre sous votre autorité. A présent, si vous aviez l’amabilité de m’annoncer par écrit les gages que vous me comptez me verser, je pourrais décider si vous revenir tournerait à mon avantage.

Votre proposition de m’accorder la liberté ne représente aucun intérêt. En effet, j’ai acquis mes documents d’émancipation en 1864 auprès du prévôt supervisant la préfecture de Nashville. Mandy s’inquiète de revenir sans assurance quant à vos intentions de nous traiter avec justice et bienveillance. Aussi avons-nous arrêté que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer les gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Par ce geste, nous pourrons oublier et pardonner les actes passés, établissant ainsi une relation neuve, ce qui nous incitera à nous fier à vos qualités d’équité et d’amitié dans l’avenir.

Je vous ai loyalement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars hebdomadaires pour Mandy, nos gages s’élèveraient donc à 11 860 dollars. Veuillez y adjoindre les intérêts correspondant à la retenue de nos gages pour cette durée et en retrancher vos débours en vêtements ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Ce calcul indiquera alors la somme que nous pouvons réclamer en toute légitimité. Veuillez adresser le montant par le service postal Adams Express, chez M. V. Winters, notaire, à Dayton, Ohio. En cas d’absence de règlement pour ces arriérés de notre travail loyal par le passé, nous ne pouvons guère nous fier à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a dessillé les yeux sur les méfaits que vous et vos ancêtres nous ont infligés, à moi et à mes ancêtres, nous obligeant à trimer des générations entières à votre profit sans rétribution. Dans ma ville actuelle, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait pas de jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui dépouillent un homme du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez me décrire la sécurité dont bénéficieront Milly et Jane. A présent, ce sont de jolies jeunes femmes. Vous vous souvenez de la situation de Mathilda et Catherine. Je préférerais rester ici et souffrir la famine – quitte à en mourir s’il le faut – que voir mes filles subir le déshonneur à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour enfants de couleur dans vos environs. Rien ne saurait désormais me combler davantage que dispenser à mes enfants une instruction correcte et leur enseigner un comportement intègre.

Bien le bonjour à George Carter et remerciez-le de s’être emparé du pistolet avec lequel vous me tiriez dessus.

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

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Articles précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Suivant dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #5

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Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.

4 commentaires pour Dans la caboche de la traducteuse #4

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