Dans la caboche de la traducteuse #3

A partir du brouillon indigeste publié dans le billet #2, il convient à présent d’ouvrir les bouquins tout en sollicitant ses cellules grises dans la région « traducteuse en action ». Je vous invite à conserver l’original anglais sous les yeux.

Série de questions et remarques :

(1) « Dayton, Ohio, August 7, 1865« 

Se souvenir de convertir la date à la norme française : une étourderie courante consiste à oublier ces détails périphériques.

(2) « Big Spring« 

Même remarque, pour mémoire : toujours vérifier si le toponyme renvoie à un équivalent français couramment employé (dans le cas présent, sûrement pas).

Note : Ces deux commentaires triviaux en apparence reflètent pourtant un écueil très fréquent : oublier de vérifier les dates, lieux et chiffres. Écorcher ces informations ne produit pas le meilleur des effets sur le client…

(3) « Col. et Colonel ; Miss ; Mrs. « 

Attention aux conventions typographiques d’une langue à l’autre, surtout en matière de titres. « Le colonel » ; « madame Anderson » ou « Mme Anderson » ; « Mlle X » ou « mademoiselle X » (je vous renvoie au Bordas cité dans le message #1 de la série, d’ailleurs si vous vous y retrouvez mieux que moi, n’hésitez pas à corriger).

(4) « Sir« 

Sans me prétendre très versée dans l’art épistolaire, à ma connaissance une lettre débute en général par « dear ». Les us et coutumes de l’époque (1865) étaient-ils différents? Les correspondants employaient-ils habituellement « sir » ? Ou bien, est-ce là une formulation chargée de sens ? Un esclave s’adressait-il à son (ex-)maître par « sir » ou bien l’auteur veut-il au contraire marquer sa volonté de traiter son ancien maître en égal voire en partenaire commercial? Dans la restitution en français, il ne sera pas question de broder autour du « monsieur » : le lecteur ne saisira pas forcément la nuance de cette expression à elle seule. En revanche, comprendre la valeur du « sir » fournit un indice sur l’attitude de l’auteur et donc sur le ton général de la lettre, qu’il faudra alors restituer autrement via le lexique et les tournures.

(5) « They go to Sunday School, and Mandy and me attend church regularly.« 

N’importe quel lycéen saisirait le sens. En revanche, pour traduire, l’affaire se corse. Les enfants fréquentent l’école du dimanche. L’école du dimanche ? Est-ce la formulation française ? Parle-t-on d’école du dimanche en France ? Il me semble qu’il est plutôt question de catéchisme chez nous. Que les enfants de Jourdon aillent au catéchisme le dimanche, le mercredi ou le vendredi ne modifie pas le sens de ses paroles : je doute qu’il insiste sur le fait que ses mouflets vont à l’école le dimanche et pas un autre jour, il exprime plutôt leur implication dans des activités chrétiennes. Or, en français, les vocables chrétiens correspondent bien souvent au catholicisme alors qu’aux États-Unis, la population tend plutôt vers le protestantisme – ou dirais-je, les mouvances protestantes. Nous ignorons quelle confession remporte l’agrément de Jourdon et de sa famille, aussi convient-il de ne pas le rattacher à une tendance chrétienne particulière. Concernant le « catéchisme », aucun souci : Lexilogos n’indique pas de marquage particulier entre courants chrétiens. En revanche, il en va tout autrement pour « attend church ». Aller à la messe ? La messe relève du lexique catholique. Aller à l’église ? « Édifice où les fidèles de la religion catholique ou orthodoxe se réunissent pour l’exercice du culte public ». Ce qui reviendrait à sous-entendre que Jourdon est soit catholique, soit orthodoxe, alors que rien ne le laisse augurer. Le flou s’impose : il va falloir prendre de la distance avec le terme et monter d’un degré dans le champ sémantique avec une expression telle que « assister aux célébrations ». La mention du catéchisme précède cette formulation : dans le mouvement de la phrase, le lecteur comprendra que cette famille est chrétienne pratiquante. Pas plus, pas moins.

(6) « I got my free papers in 1864 from the Provost Marshal General of the Department of Nashville« 

Les « free papers » ne sont pas forcément si évidents à traduire (il aurait reçu des journaux gratuits? :)). Je me doute bien qu’il a obtenu un document attestant sa liberté (et je le confirme, avec des nuances). Là ne réside pas l’écueil. La question renvoie à : existe-il un terme figé et couramment employé pour désigner ces paperasses ? Là, j’avoue, je sèche. Comment trouver cette info ?

Entrons dans le domaine de la terminologie. Le « Provost Marshal General » constitue une unité sémantique, et non une addition de provost + marshal + general.  Le réflexe naturel porte à ouvrir un dico pour trouver une correspondance française avec « Provost Marshal General« . Or, méfiance : le dictionnaire de 2009 fournira l’équivalent français de cette fonction en… 2009. Si le terme est identique, son contenu (la fonction réelle du personnage) a très bien pu évoluer depuis 1864. Auquel cas, calquer sans réfléchir constituerait un splendide anachronisme doublé d’un éventuel contresens : l’expression choisie devra refléter la réalité de ce métier. [ton pompeux] Nous touchons là l’essence de la terminologie et du travail de traduction : les mots ne renvoient pas qu’à des mots, les mots renvoient à des réalités. [/ton pompeux] C’est là qu’interviennent les connaissances culturelles et… la consultation d’un expert.

Je me suis adressée à M. Monney, citoyen suisse, traducteur, chef de projet, officier d’état-major général, blogueur et twitterien (Touitère, saycoule!). Je le remercie chaleureusement de son explication limpide et instructive, que je me fais un plaisir de partager avec mes lecteurs :

« Provost Marshal General » équivaut à « chef de la police militaire » ….la version moderne du « prévôt militaire » – après la séparation des pouvoirs, en l’occurrence du « préposé à l’armée d’ost » si l’on remonte jusqu’au Moyen Âge.
Si je prends l’armée suisse pour exemple – mon domaine d’expertise, jusqu’en 2004 le pendant du « Provost Marshal General » anglos-saxon était le « chef de la police militaire » ; depuis, sa dénomination s’est transformée en « chef de la Sécurité militaire ».

« Provost Marshal General » est, comme vous l’avez écrit, une fonction et non un grade (capitaine, colonel, bridagier, etc.). Certes, avec les transformations des forces armées, les prérogatives exactes de la fonction ont changé. Toutefois, la mission de base du « Provost Marshal General » est restée la même : commander les différents éléments des forces de police militaire qui lui sont attribuées ; enquêter sur tout délit ou infraction commis au sein des forces armées (entre militaires ; envers une loi ou un règlement) ou commis par un civil à l’encontre d’un militaire et inversement ; exécution des peines). En somme, il reprend au niveau militaire, toutes les prérogatives accordées dans le monde civil aux organes de police et aux préfets.
A l’époque (1864), dans l’armée américaine, on trouvait un « Provost Marshal General » par préfecture [« Departement“], voire région militaire dans d’autres armées. Plus tard, on en trouvait un par composante de l’armée : Navy, Air Force, etc. Aujourd’hui cette fonction s’exerce pour l’ensemble de l’armée, depuis le Pentagone.
Pour les prérogatives exactes d’un « Provost Marshal General » de 1864, notamment en situation de guerre, là, c’est avec un historien militaire américain qu’il faudrait discuter.

Après lecture, place à la réflexion. Je pourrais aller enquiquiner un expert ès histoire militaire américaine et un autre expert ès histoire militaire française pour dénicher une correspondance aussi exacte que possible en y consacrant plusieurs jours d’affilée. Pourquoi pas. Toutefois, ici, il s’agit d’une missive dont le propos central ne sera pas affecté par une légère approximation. Les nuances entre les fonctions des représentants de l’armée ne pèsent pas dans la compréhension du texte dans son ensemble, ni du paragraphe, ni de la phrase. Ma démarche insisterait sur la précision du terme s’il était question d’un récit entre militaires ou d’un document technique sur les grades et fonctions dans l’armée américaine. Ici, ces efforts constitueraient une perte de temps : je dispose, grâce à M. Monney, d’un degré suffisant de fiabilité au regard de cette lettre. Les spécialistes en histoire militaire comparée sont cordialement invités à corriger.

(7) « Please send the money by Adams Express, in care of V. Winters, esq, Dayton, Ohio« 

Je suppute, à première lecture, qu’Adams Express renvoyait à une sorte de Western Union. Au pifomète, je pioche dans wikipedia (en anglais bien sûr) où j’apprends qu’il s’agissait d’un service postal. Toutefois, je doute que nombreux soient les francophones à connaître cette entreprise. Équilibre délicat entre clarté et précision, sans toutefois perdre de vue que le thème de la lettre ne consiste pas à tenir une conférence sur la structure et l’évolution d’Adams Express : il ne s’agit que d’une mention informative en cours de récit et dans laquelle je ne décèle pas d’allusion particulière. Un ajout explicatif et bref s’imposera, par exemple : « le service postal Adams Express ».

Quant au « Esq. », nous naviguons dans les eaux du système juridique anglo-saxon, toujours dans la perspective de 1865 pouvant différer du système contemporain. Les fonctions réelles de lawyer, esquire, notary, solicitor, barrister et j’en passe ne correspondent pas avec exactitude au vocable français proposé par les dictionnaires. En l’occurrence, là encore la précision minutieuse est superflue : le lecteur n’a pas besoin d’un cours magistral sur les nuances terminologiques en matière de droit, ce détail ne porte pas à conséquence sur l’articulation du propos général. En revanche, il est indispensable d’indiquer un équivalent français permettant de saisir le fil du récit. N’étant pas très calée en la matière, après une promenade sur wikipedia, je me risque à formuler « notaire ». Les juristes sont cordialement invités à corriger.

(8) « Say howdy to George Carter, and thank him for taking the pistol from you when you were shooting at me. »

Allusion culturelle évidente en guise de pique finale avec risque élevé de confusion sans même s’y arrêter une seconde à cause de son ambiguïté : George Carter a-t-il arraché l’arme des mains du colonel Anderson pour l’empêcher de tirer sur Jourdon ? Ou George Carter a-t-il récupéré l’arme des mains du colonel Anderson pour tirer à son tour sur Jourdon ? Un peu d’histoire ne nuit à personne, surtout quand il s’agit de choisir les mots propres à restituer une bonne blague : George Carter, esclavagiste, gesticulait pour récupérer son cheptel d’esclaves fugitifs grâce à qui sa petite affaire tournait rond. Après la guerre, la main-d’œuvre bon marché sur laquelle se fondait amplement sa fortune ayant pris la poudre d’escampette, la ruine avala le monsieur (quelle tragédie hein?). Reste que je ne suis toujours pas certaine d’avoir pigé la vanne, même si je penche vers la solution n°2. Soyons sages et adoptons l’option de conserver ce flou (les zones de flou sont parfois volontaires, surtout dans les documents juridiques).

***

Dans le cadre d’un contrat, je signalerais à mon client les hésitations sur certains termes. Le sens normal d’honnêteté entre individus se juxtapose à l’anticipation : ce geste lui évitera de se sentir floué en cas de précision ou correction ultérieure. [Aparté : j’ai toujours trouvé d’un ridicule achevé ce principe enseigné aux aspirants-traducteurs au lycée puis à la fac : ne jamais laisser d’omission, quitte à écrire « n’importe quoi » (sic). En contexte de relations réelles, cette culture d’esbroufe laisserait augurer des instants animés avec la clientèle voire avec les juristes qui défendent la clientèle. Voilà, merci d’avoir survolé mes rouspétances].

Précédents dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Dans la caboche de la traducteuse #2

Suivants dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

***

Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.

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10 commentaires pour Dans la caboche de la traducteuse #3

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  5. … le coup du toponyme à traduire en français si ladite traduction est usuelle! Autant de petits pièges charmants pour les traducteurs non-suisses qui travaillent d’allemand vers le français pour des clients suisses…

  6. transtextuel dit :

    Argh. Je n’avais pas songé à cette éventualité. Auriez-vous 1 ou 2 exemples à suggérer en ce sens, svp ?

    Edit : ma mémoire flageolante vient de rappeler à mon souvenir ce billet fort intéressant de ma collègue du blog « Le dico dans la peau ».

  7. Je vous réponds… quelques jolies choses rien qu’en Suisse: Delémont (F) se dit Delsberg (D, usité); Jaun (D) se traduit par Bellegarde (F); Genève (F) par Genf (D, courant); Twann (D) devient Douanne (F, avec 2 N!). Winterthur (D) s’écrit Winterthour (F), mais Oberwinterthur ne se traduit pas… donc pas d’Oberwinterthour.

    Il y a aussi Agriswil (D), qui devient Agrimoine en français – j’ai une image irrépressible de moine agriculteur qui me vient à l’esprit quand j’entends ça…

    Le plus exotique (rare, je l’admets) est sans doute la traduction de Finsterhennen (D), qui devient Grasse Poule en français (http://fr.wikipedia.org/wiki/Finsterhennen).

  8. transtextuel dit :

    Merci beaucoup de ces infos permettant de toucher du doigt certaines gaffes courantes.🙂

  9. vhp dit :

    J’ai un peu du mal avec votre « assister aux célébrations », qui fait un peu artificiel en français : personne ne parle ainsi. Si vous ne voulez pas traduire par « église » (bien que ça ne soit pas choquant pour parler d’un lieu de culte protestant dans le contexte US), pourquoi ne pas traduire plus simplement par « assister aux offices » ou « au culte » ?

  10. transtextuel dit :

    Lexilogos indique ici en I, C, 2 que votre solution des offices ou du culte sont en effet plus élégantes.🙂
    Merci d’avoir corrigé.
    Et encore une fois, la richesse des remarques démontre la nécessité de relecteurs pro !🙂

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