Dans la caboche de la traducteuse #2

Pas de traducteur sans stratégie de lecture assimilée puis perfectionnée à force de pratique. Tout travail de traduction débute par là. Plusieurs lectures en fait : il faut s’imprégner du propos central, de l’enchaînement des idées, du lexique, du ton, du style ; d’aucuns prennent en note (mentalement ou par écrit), chacun selon ses connaissances et ses méconnaissances, les tournures méritant réflexion et recherches ainsi que les phrases annonçant une gymnastique intellectuelle : même lorsqu’un passage ne présente pas la moindre difficulté de compréhension, la sensibilité et le bon sens nourris d’expérience aiguisent la faculté de repérage d’éléments dont la restitution en français s’annonce sportive.

A présent l’heure est venue de commencer le travail. Il existe pratiquement autant de stratégies que de traducteurs. Les deux tendances principales se distinguent comme suit :

  • Ceux qui barbouillent au kilomètre, produisant un résultat indigeste sans la moindre vocation commerciale. Le torchon n’est jamais censé tomber sous d’autres yeux que les leurs avant un deuxième passage voire un troisième.
  • Ceux qui lisent et écrivent plus lentement mais dont les reformulations annoncent le résultat définitif.

Il existe aussi des pro, que je salue avec componction, sachant traduire à haute voix tout en lisant (un texte déjà défriché j’entends) sans perte flagrante de qualité. Les rares fois où j’exécute cet exercice, mes interlocuteurs s’esclaffent sans retenue. Mes neurones de traducteuse ne consentent à s’activer qu’au contact de mes mains avec un clavier ou un stylo.

Nuance. Quand j’ai exercé dans la localisation de jeux vidéo, en quelques semaines j’avais digéré le style des textes et les « vocables maison » imposés. L’habitude représente un gain de temps incroyable :  j’en arrivais à pondre directement une mouture quasi définitive appelant une seule relecture attentive de ma part avant la correction finale – généralement légère – d’un collègue.

***

Sans vergogne, je vous présente ci-dessous l’infâme brouillon à partir duquel j’ai travaillé, aberrations orthographiques, grammaticales et syntaxiques incluses. C’est là une occasion rare. Ne vous privez pas d’en rire, il y a de quoi.

Dayton, Ohio, le 7 août 1865

A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson,

Big Spring, Tennessee

Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre et je me suis réjoui d’apprendre que vous n’aviez pas oublié Jourdon et que vous souhaitiez me voir revenir vivre de nouveau à vos côtés, m’assurant que vous me traiteriez mieux que quiconque peut le faire. J’ai maintes fois éprouvé de la gêne envers vous. Je croyais que les Yankees vous avaient pendu il y a longtemps en découvrant que vous donniez asile à Rebelles. Je présume qu’ils ignorent l’histoire où vous vous êtes rendu chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son régiment avait laissé dans l’étable.

Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous auriez été blessé et je me réjouis de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans cette chère maison pour y revoir Mlle Mary, Mlle Martha, Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les revoir dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. Je serais volontiers revenu vous voir lorsque je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry était disposé à m’abattre à la première occasion.

En particulier, je souhaite connaître l’excellente opportunité dont vous parlez de me gratifier. Ici, ma vie est plutôt confortable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison agréable pour Mandy (que les gens ici appellent Mme Anderson) ; nos enfants, Milly, Jane et Grundy suivent l’école et progressent bien. Le professeur affirme que Grundy annonce de grandes qualités pour devenir pasteur. Ils suivent l’école du dimanche tandis que Mandy et moi allons souvent à la messe. On nous traite avec douceur. Parfois, il nous vient aux oreilles que d’aucuns déclarent : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». A l’écoute de tels propos, nos enfants prennent ombrage, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs se seraient sentis fiers, comme je l’étais, de vous appeler maître. A présent, si vous aviez l’obligeance de m’écrire pour m’annoncer les gages que vous me donnerez, je pourrai mieux décider si revenir tournerait à mon avantage.

Quant à la liberté, dont vous déclarez que vous me la laisserez, elle ne saurait constituer un argument : j’ai obtenu mes papiers d’homme libre en 1864 auprès du [voir billet #3] . Mandy s’inquiète de revenir sans preuve de votre part à l’égard de vos dispositions à nous traiter avec justice et douceur. Aussi avons-nous conclu que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer nos gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Ce geste nous permettra d’oublier et de pardonner les actes passés pour construire une relation d’équité et d’amitié dans l’avenir.

Je vous ai fidèlement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars par semaine pour Mandy, nos gages s’élèveraient à 11 860 dollars. Veuillez y ajouter les intérêts correspondant à la durée de retenue de nos gages et déduire les frais engagés pour nous vêtir, ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Le résultat indiquera alors clairement la somme que nous pouvons légitimement réclamer. Veuillez envoyer l’argent par [voir billet #3]. Si vous ne nous réglez pas les arriérés de notre travail fidèle par le passé, nous ne pouvons guère espérer croire à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a ouvert les yeux sur les méfaits que vous et vos pères ont infligés à moi et à mes pères, nous obligeant à trimer des générations à votre profit sans rétribution. Ici, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait aucun jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui escroquent un travailleur du fruit de son travail.

Dans votre réponse à cette missive, veuillez m’annoncer de quelle sécurité bénéficeront Milly et Jane, qui sont devenu de jolies jeunes filles. Vous vous souvenez de la situation envers Mathilda et Catherine. Je préfererais rester ici et souffrir la famine – même jusqu’à en mourir – que voir mes filles couvertes de honte à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour les enfants de couleur dans vos environs. J’aspire plus que tout à offrir à mes enfants une instruction et à leur enseigner un comportement vertueux.

Mon bon souvenir à George Carter, que vous remerciez de ma part de vous avoir retiré le pistolet avec lequel vous me tiriez dessus .

Votre ancien serviteur,

Jourdon Anderson

***

Oui, je sais, cette bouillasse est à éructer d’indignation. Normal. Il ne me viendrait pas à l’esprit de livrer directement ce machin à un client.🙂 Rassurez-vous, ça va s’améliorer ensuite – enfin, espérons-le.

Précédent dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #1

Suivants dans la série :

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

***

Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.

6 commentaires pour Dans la caboche de la traducteuse #2

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  5. DAZahid dit :

    salam

    On se régale, comme d’habitude.
    Et, pour moi, les billets deviennent de plus en plus intéressants.

    Juste une petite chose : pourquoi ne pas mettre de lien direct ici, pour « voir billet #3 » :

    Quant à la liberté, dont vous déclarez que vous me la laisserez, elle ne saurait constituer un argument : j’ai obtenu mes papiers d’homme libre en 1864 auprès du [voir billet #3].

  6. transtextuel dit :

    Je bondis d’allégresse en apprenant que mes bavardages plaisent aux lecteurs et lecteures / lectrices / lecteuses / etc.

    => Juste une petite chose : pourquoi ne pas mettre de lien direct ici, pour “voir billet #3″
    Parce que je suis une truffe et que j’y ai pas songé ?🙂

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