Dans la caboche de la traducteuse #1

Fuyez !

Fuyez !

Loisirs des traducteurs

Je n’ai guère rencontré de traducteurs écrasés par l’ennui. Hors travail et activités annexes de comptabilité, démarches commerciales et autres paperasses, ils ne restent pas le moins du monde embarrassés de leur personne. Comme la plupart des gens j’imagine, mes collègues ne manquent pas d’agréments bien mérités après leur labeur. Malgré certains mythes tenaces, ils ne raffolent pas des heures sup’ ars gratia artis – surtout que les commandes ne sont pas toujours exaltantes…

Cependant, un avantage très appréciable du métier réside dans l’accès à des ressources amusantes sinon instructives en langues étrangères, surtout quand notre idiome maternel n’en propose pas de restitution satisfaisante.  Tous les jours, je lis en anglais (moins souvent en italien) pour m’informer ou pour rire. Je ne traduis pas mentalement mes lectures : je les absorbe dans leur formulation d’origine, me régalant de la saveur propre à chaque langue dans ses subtilités.

Il arrive qu’au gré des butinages, un traducteur éprouve le coup de foudre pour un document, au point de souhaiter le partager tous azimuts. J’en viens à la situation où se trouve l’auteur (auteure, autrice, auteuse, peu importe) de ce blog. J’en profite pour proposer aux lecteurs (et lectrices, lecteures, lecteuses) une balade dans ma caboche quand je travaille. J’espère que cette étude de cas illustrera mieux qu’un assommant discours théorique les compétences et le temps nécessaires à une traduction ainsi que les hésitations inhérentes à ce métier. Quant à mes collègues, j’espère de leur part des commentaires pour m’améliorer.

Contexte :

Après la Guerre de Sécession, d’anciens maîtres ont cherché à récupérer leurs anciens esclaves, faisant miroiter des promesses de vie meilleure en cas de retour au bercail. Mon coup de cœur à partager avec vous : la réponse d’un ancien esclave, Jourdon Anderson, à l’invitation de son ancien maître. Vous pouvez la lire en V.O. sur ce site.

Mes notes renvoient aux analyses dans le billet #3 de cette série.

Dayton, Ohio, August 7, 1865 (1)

To My Old Master, Colonel P.H. Anderson (3)
Big Spring, Tennessee (2)

Sir: (4) I got your letter and was glad to find you had not forgotten Jourdon, and that you wanted me to come back and live with you again, promising to do better for me than anybody else can. I have often felt uneasy about you. I thought the Yankees would have hung you long before this for harboring Rebs they found at your house. I suppose they never heard about your going to Col. Martin’s to kill the Union soldier that was left by his company in their stable. Although you shot at me twice before I left you, I did not want to hear of your being hurt, and am glad you are still living. It would do me good to go back to the dear old home again and see Miss Mary and Miss Martha (3) and Allen, Esther, Green, and Lee. Give my love to them all, and tell them I hope we will meet in the better world, if not in this. I would have gone back to see you all when I was working in the Nashville hospital, but one of the neighbors told me Henry intended to shoot me if he ever got a chance.

I want to know particularly what the good chance is you propose to give me. I am doing tolerably well here; I get $25 a month, with victuals and clothing; have a comfortable home for Mandy (the folks here call her Mrs. Anderson (3) ), and the children, Milly, Jane and Grundy, go to school and are learning well; the teacher says Grundy has a head for a preacher. They go to Sunday School, and Mandy and me attend church regularly (5). We are kindly treated; sometimes we overhear others saying, Them colored people were slaves down in Tennessee. The children feel hurt when they hear such remarks, but I tell them it was no disgrace in Tennessee to belong to Col. Anderson. Many darkies would have been proud, as I used to was, to call you master. Now, if you will write and say what wages you will give me, I will be better able to decide whether it would be to my advantage to move back again.

As to my freedom, which you say I can have, there is nothing to be gained on that score, as I got my free papers in 1864 from the Provost Marshal General of the Department of Nashville (6). Mandy says she would be afraid to go back without some proof that you are sincerely disposed to treat us justly and kindly—and we have concluded to test your sincerity by asking you to send us our wages for the time we served you. This will make us forget and forgive old scores, and rely on your justice and friendship in the future.

I served you faithfully for thirty-two years and Mandy twenty years. At $25 a month for me, and $2 a week for Mandy, our earnings would amount to $11,680. Add to this the interest for the time our wages has been kept back and deduct what you paid for our clothing and three doctor’s visits to me, and pulling a tooth for Mandy, and the balance will show what we are in justice entitled to. Please send the money by Adams Express, in care of V. Winters, esq, Dayton, Ohio (7). If you fail to pay us for faithful labors in the past we can have little faith in your promises in the future. We trust the good Maker has opened your eyes to the wrongs which you and your fathers have done to me and my fathers, in making us toil for you for generations without recompense. Here I draw my wages every Saturday night, but in Tennessee there was never any pay day for the Negroes any more than for the horses and cows. Surely there will be a day of reckoning for those who defraud the laborer of his hire.

In answering this letter please state if there would be any safety for my Milly and Jane, who are now grown up and both good-looking girls. You know how it was with Matilda and Catherine. I would rather stay here and starve—and die if it comes to that—than have my girls brought to shame by the violence and wickedness of their young masters. You will also please state if there has been any schools opened for the colored children in your neighborhood. The great desire of my life now is to give my children an education, and have them form virtuous habits.

Say howdy to George Carter, and thank him for taking the pistol from you when you were shooting at me (8).

From your old servant,

Jourdon Anderson

Deux bémols (on dit des bémaux?)

Deux paramètres majeurs altèrent ce travail par rapport à une prestation professionnelle :

1) Le temps. Normalement, en entreprise autant qu’en freelance, le donneur d’ouvrage fixe une échéance de livraison. Or, nul ne m’a commandé cette traduction : j’ai tout loisir de l’étudier à ma guise, selon mes horaires et les caprices de mon inspiration. (j’anticipe la question : non, je n’ai pas comptabilisé mes heures sur ce projet)

2) La relecture. N’importe quel étudiant le sait déjà : un œil extérieur décèle les erreurs et les maladresses que le rédacteur voit de trop près pour les remarquer. Dans le cas présent, je n’ai pas fait appel à un relecteur qualifié.

Quoi! Les traducteurs utilisent des dictionnaires ?

Pour ce travail, j’ai exploité :

Le Trésor informatisé de la langue française : clic !

Le dictionnaire des synonymes : clic !

Oxford dictionary for advanced learners : clic !

Wordreference : clic !

Pièges et difficultés de la langue française, par Jean Girodet, chez Bordas (le gros, pas la version de poche) : clic !

L’avis d’un interlocuteur expert sur une expression, spécialiste dont je dévoilerai l’identité en temps utile.

Une poignée de sites, indiqués dans mes articles suivants, pour éclaircir certaines notions.

Des dictionnaires, pour quoi faire ?

Le document ne présente guère de difficultés en termes de compréhension. Néanmoins, mon métier consiste à restituer le mot juste dans le respect du style pour aboutir à une lecture agréable en français. Même lorsqu’un passage me semble limpide, je ne rechigne pas à farfouiller pour m’assurer du sens d’une expression, préciser la sémantique ou jongler entre les synonymes puis vérifier que le terme envisagé correspond bel et bien au sens anglais. Je ne traduis pas des mots ; je traduis le contenu des mots et leur interaction au sein du texte et avec la réalité.

***

Suite de la série :

Dans la caboche de la traducteuse #2

Dans la caboche de la traducteuse #3

Dans la caboche de la traducteuse #4

Dans la caboche de la traducteuse #5

***

Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.

5 commentaires pour Dans la caboche de la traducteuse #1

  1. […] Dans la caboche de la traducteuse #1 […]

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  4. […] Dans la caboche de la traducteuse #1 […]

  5. Non.
    On dit « un bémou, une bémolle ».😉

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