Non, les traducteurs ne sont pas tous lettreux

Les personnes devant qui j’évoque mon métier rebondissent fréquemment avec cette question : « vous traduisez des livres alors ?« . Association d’idées : porté par sa vocation sacrée de transmettre la culture et l’art, le traducteur s’occupe de romans, poèmes et contes.

A vrai dire, dans le domaine de la traduction, le littéraire ressemble à ce qui émerge :

Clic pour visualiser l'original !

J’ajoute même que le littéraire n’est assurément pas le créneau le plus lucratif. Pour un seul Jean-François Ménard évoqué dans la presse, combien d’anonymes ? Tiens, sauriez-vous énoncer au débotté le nom du traducteur qui nous a transmis cette splendeur : Les Piliers de la Terre ?

En sus de la culture – sympathiques coutumes, légendes et produits tellement exotiques à arborer lors des mondanités – la langue reflète institutions, procédés de fabrication, écosystème, réalités sociales, système économique, spécialités industrielles, médecine, histoire… Sans oublier les correspondances professionnelles, même si 75% des cadres français affirment pratiquer une langue étrangère, voire plusieurs.

Dans l’ombre, à différents maillons de la chaîne, les acteurs de l’information diffusent ces savoirs et ces savoir-faire parmi spécialistes et profanes. Au fil des traductions, les échanges et nouveautés se tissent une place dans les mentalités, concepts et pratiques dont émergent de nouvelles approches dans la société les recevant. Après avoir été récolté, le concept mis en circulation à bon escient possède une valeur non seulement marchande mais également humaine. Pas forcément pacifique d’ailleurs : le conflit larvé ou ouvert, avec ses procédés de diplomatie, d’espionnage, de propagande et de développement technologique, recourt lui aussi aux experts des langues. [edit 4 mai] D’ailleurs, cette implication n’est pas sans danger

A titre d’exemples :

Le Courrier International, HS d’octobre-novembre 2008 sur la santé, publie en pages 62-63 un article intitulé « les labos font leur marché« . L’auteur, Sylvie Lasserre, traite de la bioprospection (ou biopiraterie), à savoir l’opération menée par les laboratoires pharmaceutiques en chasse de nouvelles molécules – par exemple issues des végétaux. Ces géants visitent des peuples méconnus, leur soutirent leurs connaissances, puis s’en repartent formuler et vendre le médicament. Quant aux royalties versées aux peuples à l’origine de cette manne, la problématique semble demeurer un tantinet obscure. Je suppute, sans trop me risquer, que cette recherche présuppose des interprètes et autres linguistes aux connaissances pointues (chimie, pharmacie) – sans parler bien entendu de l’ensemble de la commercialisation ensuite : pubs, présentations et modes d’emploi vers les différents marchés.

Je pourrais également citer la barrière entre médecins et patients étrangers, ne pouvant communiquer que par le truchement d’un interprète. Au vu des enjeux humains et financiers, un professionnel qualifié et formé dans le domaine médical s’impose lors de ces entretiens. Pour les anglophones, le NY Times se penche sur les effets physiques et psychologiques de l’isolement linguistique chez les malades.

Enfin, entre traducteurs aussi, la circulation des savoirs, savoir-faire et idées engendre des progrès individuels et collectifs. Si, à l’ESIT, le prof de dernière année en traduction économique se montre pointu et précis dans sa spécialité, son attitude reste au moins aussi marquante : lui, l’expérimenté rompu à son art, ne cesse d’inviter son auditoire à formuler des suggestions. Puis il écoute, réfléchit et explique en quoi la proposition fonctionne ou non, sans hésiter à souligner la pertinence d’un propos de la part d’un étudiant plus jeune que lui de décennies de vie et de pratique. Je m’efforce de conserver à l’esprit cet exemple, non tant pour des raisons sentimentales que dans mon intérêt professionnel.

5 commentaires pour Non, les traducteurs ne sont pas tous lettreux

  1. Ilaria dit :

    LOL! When I say I am a translator and I work in publishing, I get more or less the same question: « Ah, what kind of fiction do you translate? »😀 I don’t, I say. I translate complementary medicine, health & wellbeing, self-help and the like. (At this point, they usually frown.) Yet, for some reason, it seems that publishing = fiction.

  2. DAZ dit :

    salam

    Pour la biopiraterie, il est vrai qu’on pense à beaucoup d’intervenants dans cette chasse aux molécules miracles à « peu » de frais… mais je n’avais pas songé à l’intervention des interprètes.

    PS : Chouette photo, soigneusement sélectionnée, comme toujours🙂

  3. transtextuel dit :

    @ Ilaria : tell me about it. I also found this funny thingie « 10 myths about translators ». I love #9 ! http://www.translationdirectory.com/article780.htm

    @DAZ : salam, je pensais à des intermédiaires pas forcément pro en trad ou interprétariat. Par ex. des ethnologues spécialisés sur ce peuple en particulier.
    Et mici pour la tof❤

  4. Essentials dit :

    Hello,

    But what if you are told something like:
    « What are doing? »
    « I am a translator »
    « Oh, nice. But what is you do for a living? »

    As if being a translator is a children’s game… hehe.

  5. […] dans le cas présent, je n’ai guère l’habitude du littéraire (nous ne sommes pas tous lettreux), encore moins au regard du contexte d’ensemble du document : j’ignore si, pour les […]

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