Toi aussi, vous aimez gougueule traduction ?

Un passage célèbre du Seigneur des anneaux montre Eowyn brandissant l’épée contre le roi-sorcier des Nazgûl afin de défendre son tonton Théoden à l’agonie.
Version expurgée du dialogue entamé par la jeune fille :
– Begone, foul dwimmerlaik, lord of carrion! Leave the dead in peace!
– Come not between the Nazgûl and his prey! Or he will not slay thee in thy turn. He will bear thee away to the houses of lamentation, beyond all darkness, where thy flesh shall be devoured, and thy shrivelled mind be left naked to the Lidless Eye.
– Do what you will ; but I will hinder it, if I may.
– Hinder me? Thou fool. No living man may hinder me!
– But no living man am I! You look upon a woman. Eowyn I am, Eomund’s daughter. You stand between me and my lord and kin. Begone, if you be not deathless! For living or dark undead, I will smite you, if you touch him!

(Sur ce, la délicate jeune fille balance une mandale magistrale au malotru. Courteline aurait peut-être commenté : « Je ne sais pas de spectacle plus sain, d’un comique plus réconfortant, que celui d’un monsieur recevant de main de maître une beigne qu’il avait cherchée« ).

***

Cet apéritif pour anglicisants renvoie à une question récurrente : quelles sont les règles relatives aux épineux choix entre « tu » et « vous » ? Est-ce que j’aurais sous le coude un petit vadémécum de principes clairs et définitifs ?

Réponse invariable : je n’en connais pas et s’il en existe un, je me permets de sérieusement douter de sa fiabilité.

Sans prétendre une seconde tenir le rôle de conférencière suprême, je souhaite étayer mes dires :

On traduit toujours en contexte. En voilà un mot intéressant ! J’apprécie également beaucoup « interaction » et « dynamique ». Il y aurait de quoi s’étendre des journées entières… restons modeste.

Un texte (je désigne ainsi tout contenu écrit : transcription d’un discours, roman de 5000 pages, notice de médicaments, article publié sur l’iht, bref) appelle maintes questions :

  • Qui est l’auteur ? En quoi sa situation pourrait-elle importer dans le cadre de ce texte ? Un communiste ? Un historien universitaire ? Un rabbin ? Une mère de famille ? Un ancien combattant ? Quels sont les critères pertinents à retenir dans la perspective du texte ? Quelle information en retirer pour la compréhension, le style, le poids du message à transmettre ?
  • Quel est le support ? Presse à grand tirage ? Livre pour mioches ? Étude parue chez un éditeur spécialisé dans tel domaine technique, scientifique ou économique ? Un blog, un pavé relié avec soin, un journal consulté à l’échelle internationale ?
  • Quel est l’auditoire ? Les locuteurs de la même langue a priori. Quel public vise-t-on parmi eux ? Veut-on s’adresser aux hommes politiques ? Aux mouflets ? Aux féministes ? Aux cuistots ? Parle-t-on au contraire à un lectorat de divers horizons, comme dans l’iht ?

La situation d’énonciation se définit également dans la perspective culturelle.

  • Une langue, c’est un système cohérent : chaque élément interagit avec les autres. C’est le jeu des antonymes, synonymes, nuances, registres et reconstructions, allusions au parler d’une catégorie dans la société – mille autres constituants.
  • Une langue c’est aussi le véhicule d’idées et de réalités. L’auteur vit dans un certain environnement, où existent des références historiques, littéraires, mythiques, sociales, une actualité politique, des groupes, en somme des codes implicites ou explicites renvoyant à des réalités non-universelles.
  • Les idées transmises par la langue sont plus ou moins déchiffrables, c’est aussi le jeu des ambiguïtés, des sous-entendus, des demi-énonciations, d’une trame où le motif principal se construit autour de thèmes moins explicites mais tout aussi essentiels à la compréhension et à la réception du message.
  • Bien entendu, ces 3 éléments ne sont aucunement indépendants : interaction, encore et toujours !

Enfin, comment est fabriquée l’unité à traduire ?

Cette exigence d’activer les neurones s’applique à la chimie interne du texte lui-même. On n’a pas affaire à une enfilade de mots juxtaposés  – ça, ça s’apparenterait plutôt à une verbigération. L’unité dans le style et le thème, l’enchaînement des idées, la progression : l’auteur joue sa partition propre de la langue et de la pensée.  Dans un document, il existe normalement une coordination entre la phrase 1 et la phrase 50, les procédés lexicaux soutenant le propos de fond. Le traducteur a besoin de se dépêtrer pour retrouver ce fil avant d’entreprendre la réorganisation des idées,  l’explicitation des images, la restauration des connecteurs, la pertinence de mettre en valeur tels ou tels termes, les NdT le cas échéant, le choix des vocables… car lui aussi, il doit restituer un ensemble qui tiendra la route à destination du lectorat.

Autant d’indices à ruminer pour comprendre le texte puis l’adapter aux lecteurs de la version traduite.

L’homme n’est qu’un pont, disait l’autre ; je récupère cette idée pour définir le métier : un rôle d’interface. Lecteur et rédacteur à la fois, car les questions sur le texte d’origine se retrouvent quand il s’agit de récrire sous forme de traduction, en fonction des directives du donneur d’ouvrage. Ce travail fait appel au savoir personnel sur la culture du texte source, dans la conscience que les destinataires du propos traduit (le texte-cible) ne partagent pas les même références. Ce ne sont pas les mêmes langues, pas les mêmes pays, pas les mêmes environnements, pas la même histoire, pas la même société, pas la même actualité. Il va falloir reformuler et adapter selon les paramètres dans lesquels s’inscrit le travail de traduction.

Le traducteur se débrouille selon le cahier des charges défini par son donneur d’ouvrage. Dans un bouquin tout public sur la gastronomie italienne, il va falloir songer à dénicher des produits de substitution car les éléments indiqués ne se trouvent pas sous nos cieux ; ou encore, mentionner une précision au passage, perpétuel jeu de funambule entre fidélité et fluidité de lecture. Inversement, un bouquin intitulé « 30 recettes au Musulupu » s’adressant aux gourmets avertis ayant à cœur de cuisiner comme un Italien du terroir présuppose un certain bagage de connaissances sur les spécialités locales.

C’est en cela que j’estime à leur juste valeur ces prétendus principes, nomenclatures maladroites pour transposer artificiellement des réalités culturelles et entretenir l’esbroufe du mot-à-mot et de la facilité. Il ne suffit pas d’ingurgiter le vadémécum du « tu vs vous » en 50 points, ni de recopier bêtement les suggestions du dico bilingue, et encore moins de se laisser guider par de fumeuses inspirations. Hélas ou tant mieux (comme vous voulez), l’opération de traduire ne consiste pas à s’adonner à d’illusoires chimères sous couvert de fibre artistique. Même les artistes se retroussent les manches pour nourrir leur travail, l’argumenter et le peaufiner – avec des résultats diversement appréciables. Foin de fumisterie : on ne fait pas dans le copier-coller automatique, mais dans la restitution réfléchie.

***

Pour en revenir à cette histoire de Tolkien, je formulerai la remarque suivante :

Les archaïsmes abondent et les tournures laissent augurer un style formel, la trame de fond renvoie à des héros mythiques d’une vague époque médiévale. La solution au choix du pronom ne réside pas dans la fameuse « règle immuable ». La démarche commence par : « que disent les gens en contexte équivalent ? ». En actes, trancher cette question exige d’aller fouiner dans vos vieux bouquins de référence. Pas parce que vous les vénérez avec componction, mais parce que ce sont les classiques les plus consultés. En l’occurrence, ma pensée divague vers les grecs anciens, les œuvres de l’antiquité romaine, la Bible et les mythologies. Indépendamment de vos convictions personnelles (et des miennes d’ailleurs), il est impossible de faire l’économie de ces lectures. La langue en actes, la parole telle qu’elle est employée constitue toujours le critère déterminant pour trancher, pour justifier le choix. Les textes de Tolkien recopiés ici m’inspirent d’aller farfouiller les jeux de pronoms dans les traductions de légendes celtiques et nordiques avec un passage chez Chrétien de Troyes.

En illustration, deux modestes exemples qui ne mangent pas de pain :

Les Italiens tutoient volontiers. Devant la jeune (de moins en moins, hélas!) femme que je suis, les personnes âgées, commerçants, profs ou rencontres récentes ne s’embarrassent pas de formalisme : après une politesse d’usage en vouvoiement (ou, pour être exacte, en « elle »), l’interlocuteur sans autre transition m’adresse des « tu » le plus naturellement du monde. Note : la symétrie n’est pas toujours valable. Or, en France, une telle familiarité d’emblée est inhabituelle voire malvenue. Situation typique où les connaissances culturelles participeront au choix de la question linguistique du pronom.

Les Anglais n’utilisant guère leurs pronoms archaïques, le traducteur francophone hésite perpétuellement.  Il est des situations toutefois où notre langue permet de jouer sur ces variations. Un type interpelle familièrement un inconnu « who the hell are you? » (tu). « Well, I am your boss. Now tell me what’s going on here. » (tu ou vous). Et le premier de reprendre avec un évident malaise : « Gasp. Pleased to meet you, boss » (vous).

En tant que technicien de la langue, rédiger un texte à peu près correct sur les plans grammaire, syntaxe et lexique est incontournable, mais cette qualité ne suffit pas à devenir bon traducteur. Décortiquer cette idée reçue pour mieux la casser tout au long de l’article fut hautement défoulatoire.

***

Pour votre dessert, rendons à César les élucubrations qu’il produit. Je vous présente la traduction par gougueule de l’extrait de Tolkien.

– Begone, faute dwimmerlaik, seigneur de charognes! Laisse les morts en paix!
– Viens pas entre les Nazgul et sa proie! Or, il ne te tuer dans ton tour. Il va te porter loin les maisons de lamentation, au-delà de toute obscurité, où ta chair doit être dévoré, et ton esprit racornies être laissé nu à la Lidless Eye.
– Faites ce que vous, mais je l’entraver, si je mai.
– Hinder moi? Tu fou. N homme vivant mai entraver moi!
– Mais non, je suis l’homme de vie! Vous avez l’air d’une femme. Eowyn Je suis la fille de Eomund. Vous stand entre moi et mon seigneur et parent. Va, si vous ne pas être deathless! Pour vivre ou noir-vivants, je vais vous frapper, si vous le touchez pas!

Merci aux logiciels de traduction automatique de me laisser augurer de prometteuses perspectives de carrière.🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :