Traducteur et gamer ? Les MMO vous tendent les pixels !

J’ai le plaisir de vous présenter feu Gamel, mon personnage sur Elder Scrolls of Oblivion. Paix à ses pixels désintégrés dans la sauvagerie irrépressible d’un formatage imprévu.

Gamel

N'est-ce pas qu'il a l'air mutin ?

Un autre style, ma petite compagne sur FFXI pendant environ 4 ou 5 années.

Tarutaru sur FFXI

Tarutaru mage rouge sur FFXI

Je me doute que mes prodigieux exploits par pixels interposés ne passionnent que modérément, aussi ce billet portera-t-il plutôt sur le versant traduction des MMO.

S’engager dans la traduction de MMO représente une voie royale pour l’expatriation. Square Enix est à Londres, GOA à Dublin, Blizzard à Cork ; on trouve également des prestataires de localisation à Cambridge, en Allemagne, au Canada ou autres contrées (discutablement) exotiques. Les éditeurs assortissent à l’occasion ce déménagement de facilités alléchantes : forfait d’expatriation, aide au logement, accompagnement pour les démarches et autres broutilles  classiques du genre repas les jours ouvrés.  Les équipes de localisation, QA (qui arpentent le jeu pour répertorier les erreurs), community management (homologues de Benjamin Malaussène), GM (profession tenant du flic, du dépanneur en ligne et du gentil organisateur), facturation et autres puisant leurs recrues sous divers climats, mieux vaut choisir un environnement propice à  tous : un pays anglophone ou encore une région dans laquelle les habitants sont portés vers l’anglais, qui quoi qu’on en pleurniche reste plus accessible et répandu que le français. Connaissant mes compatriotes, les aventures rocambolesques d’un locuteur étranger cherchant à s’implanter ne doivent pas manquer de sel. Se dépatouiller entre bail, commerçants, services annexes d’un logement ou laborieuses explications au guichet d’une administration quelconque a donné lieu à des articles, témoignages voire bouquins délicieusement corsés.

M’occuper de MMO à domicile ne serait pas pour me déplaire, sauf que je ne suis guère optimiste quant à la faisabilité de la chose et honnêtement, vu le sens moyen de la sécurité informatique, il me serait difficile de formuler des objections. Là où j’ai bossé, corriger une erreur suppose d’accéder à une interface de consultation, puis d’intervenir directement sur la base de données et enfin de rédiger un rapport sur le résultat, autant de ressources sensibles. Big Brother veille au grain sur les accès au Net, afin de prévenir l’effarement d’une altération dans le contenu suite à un  innocent : « Zut alors, j’ai téléchargé par inadvertance une backdoor bien vicieuse, quelle maladresse!« . Aux dernières nouvelles, les utilisateurs lambdas ne sont pas forcément très avertis en matière de prudence sur le Net…

Autre motivation justifiant une présence sur place : une réactivité optimale, d’où fluidité des communications – je vous renvoie à l’intérêt d’une langue véhiculaire : l’anglais (renversant d’originalité non?). D’un instant à l’autre, une traduction urgente tombe, tous sur le pont et chacun à son poste pour plancher sur un texte dont l’échéance de livraison se situe dans… 15 minutes. Quelques exemples où la traduction ne souffre aucun retard: le QA lance l’alerte rouge car une phrase mal rédigée, une omission ou une inexactitude par rapport à l’environnement en jeu bloque des trouzaines de joueurs. Les clients manifestent une grogne suite à un dysfonctionnement : toutes affaires cessantes, il faut transmettre les paroles d’apaisement d’un responsable sur le site officiel. Un correctif urgent de quelques milliers de mots sera injecté ce soir même parallèlement à la publication des détails  qui y sont relatifs.  Ce ne sont là que des aperçus, bien entendu. Si ces missions prioritaires ne sont pas permanentes, elles se juxtaposent au quotidien à des dossiers de fond, auxquels correspondent également une échéance! Les MMO présentant la passionnante caractéristique de se renouveler constamment (extensions, quêtes et aventures, personnages, carrières, objets, zones ou instances…), l’ambiance et le travail sont dynamiques, les bévues donnent lieu à des résultats hautement comiques par l’avalanche de commentaires et le désœuvrement constitue une denrée rare. D’ailleurs, pour occuper les éventuels répits, vous n’avez qu’à bouquiner sur l’univers du jeu, surfer sur les sites communautaires voire participer en tant que joueur lambda au MMO sur lequel vous bossez. Ce n’est pas seulement autorisé mais carrément encouragé.

Parlons harmonisation. Les acteurs du contenu aiment à pinailler sur les noms : monstres, personnages, lieux, équipements ou autres. Le boulot se partage entre plusieurs traducteurs, selon la disponibilité, l’urgence, les spécialités, les goûts… Qui sur la présentation roleplay d’une carrière ; qui sur des dialogues ; qui sur les explications un peu techniques d’un patch ; qui sur les quêtes ; et ainsi de suite. Chacun alors de plonger dans la base de données et la mémoire de traduction partagée en réseau pour vérifier, rectifier, réviser, corriger encore voire revenir à une version antérieure. Le cas échéant, un collègue d’un autre service saura formuler la bonne réponse pertinente, d’où l’intérêt d’une concertation ultra-rapide. Des incohérences subsistent parfois, le traducteur choisit une orthographe ou une typographie parmi d’autres, promesse de re-passages à venir. Nouvel argument en faveur de la fluidité des communications et d’un sécurité informatique tatillonne : les équipes se partagent mémoire de traduction, glossaires papier ou en ligne, base de données et références diverses, constamment renouvelées et corrigées… et sensibles (très) aux malveillances ou maladresses !

Toujours concernant la sécurité, les éditeurs de jeux vidéo sont terriblement chatouilleux concernant le « NDA break » – les fuites d’info confidentielles. A quelle portée s’étend la confidentialité ? Quelques menues pistes très réelles : je participais à un forum de gamers, mais je devais taire mon travail. Un type qui planchait en tant que bénévole (rédacteur, graphiste, que sais-je) sur un site parlant d’un autre jeu a dû abandonner ce loisir pour raisons pro.  Certains mails sont barbouillés en rouge, en gras, en police 32 de « confidential » à l’intention d’une équipe restreinte. Ca prêterait à sourire… si les enjeux financiers de l’espionnage dans la profession ne pesaient pas aussi lourd.

Last but not least, en termes de relations humaines, cette expérience me laisse un souvenir des plus plaisants. Mes collègues – dont l’âge moyen devait au pifomètre avoisiner les 27 ans – sans piétiner leur professionalisme ni leur souci de qualité, ne laissaient pas leur humour au placard. Imbibés de culture gamer et geek, amateurs de ciné, manga, BD,  SF, fantasy, séries, cultivant la dérision par le ton  même du jeu, fréquentant les sites communautaires des JV, ils portaient sur leur travail un regard empreint d’amusement : on ne peut pas se prendre tout à fait au sérieux quand on bosse dans le créneau des MMO, surtout si l’entreprise entière cultive l’ironie par le contenu même…

Essayez donc de vous croire sorti de la cuisse de Jupiter, soit en jouant des personnages qui ressemblent à ça, soit en sachant que c’est par leur truchement que vous récoltez votre pain quotidien :

Un orc noir sur WAR

Un orc noir sur WAAAGH! ...heu, sur WAR

D’ailleurs, les vidéos de joueurs témoignent volontiers d’elles-mêmes de ce regard d’auto-dérision. Chaque MMO cultive son style d’humour : bandes dessinées, caricatures écrites ou graphiques, vidéos, captures d’écran au moment fatidique, blagues pour initiés, jargon, bons mots échangés sur les interfaces vocales…

J’aime les gamers. Quand je serai grande, je serai naine. Maintenant, afk reroll.

5 commentaires pour Traducteur et gamer ? Les MMO vous tendent les pixels !

  1. NJATB dit :

    Nice post! Je suis tout aussi gamer que toi (peut être pas autant mmo cela dit), mais je n’ai jamais eu l’occasion de traduire dans ce domaine a mon grand regret. Si tu as quelques pistes, je serais preneur!

  2. Cyril dit :

    Coucou! Ton blog est intéressant et agréable à lire. Bonne continuation, je passerai le lire de temps en temps.🙂

  3. transtextuel dit :

    Merci de cet encouragement🙂

    @ Laurent : les petites astuces perso, je les partage pas sur le blog… mais par mail.

  4. […] Tirant parti de ce repos à l’insu de mon plein gré, je m’attaque aujourd’hui avec impétuosité à un thème que je souhaitais depuis longtemps exposer céans : l’économie dans les jeux en ligne massivement multi-joueurs, ou MMO, dont j’avais proposé quelques aperçus dans de menus billets précédents. […]

  5. Céline dit :

    J’adore le style de ton article mais reste des fôtes :
    « un sécurité informatique tatillonne » et le « professionalisme ». Longue vie à ton blog😉

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