Jongler entre harmonie sociale et revenus d’appoint, ou les prestations accessoires du traducteur amical

Touche pas au grisbi, mon pote !

Mon pote le traducteur, qui est sympa…

J’imagine ne pas être la seule traducteuse à rencontrer ce phénomène. Il arrive régulièrement que ma famille, mes amis, les amis de mes amis, mes connaissances, mes relations lointaines, voire des pseudos sur le Net m’adressent une demande plus ou moins aimable pour une mission informelle. Ca ne vous arrive jamais de recevoir une sollicitation pour :

  • Un mail à écrire, traduire ou corriger ?
  • Les sempiternels CV + lettres de motivation, par charrettes ?
  • Un coup de fil à l’étranger pour affaires pro ou perso ?
  • L’explication d’un texte quelconque : depuis une chanson – généralement niaise hélas – à un programme de calcul des calories en passant par une expression cueillie au vol ?
  • Un mini-cours de langue ?
  • La traduction de quelques messages depuis un forum / blog étranger ?
  • La relecture voire la rédaction, en langue maternelle ou en langue de travail, d’un document qu’on tient à peaufiner ?
  • De l’interprétariat occasionnel quand un invité étranger se radine ?
  • Un résumé ou une synthèse express d’un contenu, juste histoire que votre relation en survole les grandes lignes avant de décider si ça vaut le coup de le faire intégralement traduire ?
  • Mon préféré : un papelard pointu à souhait genre juridique ou médical assaisonné d’une bouche en coeur : « tu pourrais me faire ça vers l’anglais? » ? (Non, je ne peux pas).
  • J’en oublie…

Les compétences du traducteur entre préjugés répandus et polyvalence individuelle

Que de réjouissances délectables! Mais je m’égare…

Bien entendu, je conçois sans pinailler qu’un traducteur puisse disposer d’un sens aigu de la didactique, qu’il soit également brillant à l’écrit et à l’oral ou qu’il se régale à restituer vers sa langue de travail une étude minutieuse sur telle hormone, laquelle justement le passionne depuis son enfance. Aucune de ces éventualités n’a de quoi surprendre et il y a même tout lieu de se réjouir que chacun cultive de précieuses compétences et spécialités.

Toutefois, ces exemples ne sont aucunement représentatifs des aptitudes normales d’un traducteur. C’est pourquoi par déontologie, par absence d’expertise, par flemme, par manque de temps ou autres motivations diversement avouables, bien souvent j’invite le « client » à dénicher un spécialiste mieux armé. Je m’emploie à expliquer avec amabilité que le travail demandé n’est pas dans mes cordes et que l’intervention d’un pro du domaine concerné s’impose.

Déontologie, disais-je. Je ne saurais assurer une qualité minimale lorsqu’il s’agit par exemple d’interprétariat, d’enseignement, d’un boulot vers mes langues de travail ou encore d’un contenu à haut risque. Entretenir le brouillard déjà dense sur les compétences de chaque métier, piétiner les plates-bandes de collègues, exploiter l’ignorance des profanes ne me sourit guère, et la perspective de causer des préjudices par légèreté irresponsable m’emballe encore moins. [Accessoirement, ces clarifications me permettent de parer aisément les demandes de cours à des mioches.]

Et vous, quelle politique adoptez-vous quand on sollicite des compétences proches mais qui ne relèvent  habituellement pas d’un traducteur et/ou de vos spécialités ?


Solidarité et pognon sont dans un bateau…

Sur cette lancée, je rebondis vers un aspect complémentaire : même dans votre champ d’expertise ou tout simplement pour des missions faciles, la gratuité est-elle évidente et automatique ? Comment établir la distinction ténue entre solidarité et exploitation ?

Mes proches, un collègue aimable, une relation soucieuse de me renvoyer l’ascenseur ou autres catégories de personnes savent me motiver pour un menu service. Où irait le monde si ces relations et leurs corollaires en termes d’entraide se facturaient ?

En revanche, l’affaire prend une tout autre tournure si quelqu’un, surtout une connaissance éloignée, me balance  sans ambages un document consistant, à vocation commerciale et dans l’urgence par-dessus le marché, tout cela sans bourse délier. Dans certains cas, la requête s’accompagne de démonstrations familières genre « bisous » (une monnaie honorifique?). L’intrigue gagne en piquant quand la mission émane d’un vague pseudo sur un forum. *Commentaire en incise : je ne peux contenir mon hilarité quand l’auteur, suite à la réponse polie mais sèche qu’il mérite, se répand en psychodrames moralisateurs. Bref.*

Sur quels critères se fondent vos choix d’acceptation ou de refus de ces requêtes ?


Téméraire enfonçage de portes béantes

Fort heureusement, parmi mes relations, il en est qui – par principe, par expérience, par sens de l’équité – annoncent d’emblée leur accord pour me verser une rémunération selon les tarifs du marché, ou à défaut selon leurs moyens modestes. Impossible d’espérer boucler mon mois via ces « dépannages ». Toutefois, l’argent de poche est toujours bienvenu ; le moindre euro trouve sans peine un emploi utile ou amusant, pas vrai ?

Outre les considérations financières, cette démarche spontanée m’inspire une sympathie sans mélange : truffée de préjugés comme je le suis, j’ai l’impression de rencontrer des interlocuteurs normaux qui intègrent la valeur du travail en général et du mien en particulier. Je me berce de la pensée qu’ils ont pigé que traduire n’est résolument pas le hobby de mes soirées désœuvrées. Mon métier de traducteuse constitue bêtement le moyen « honnête » (mot à tiroirs) de régler mes factures – le seul à ma disposition d’ailleurs…

En guise de consolation si vous êtes parvenus au terme de cet assommant billet, je vous propose une chouette image : Henry, célébrité internationale et authentique hexapus de son état.

Henry déployant sans vergogne ses six tentacules

6 commentaires pour Jongler entre harmonie sociale et revenus d’appoint, ou les prestations accessoires du traducteur amical

  1. LaurentG dit :

    Ce type de sollicitation fonctionne avec toutes les professions intellectuelles.

    Quel traducteur n’a pas demandé à un « copain qui s’y connait en informatique » de venir dépanner son PC qui plantait le jour où il devait rendre un travail très urgent🙂 ?

    Selon ma modeste expérience, la fermeté sur une rémunération est souvent ce qui paie (en même temps, c’est une peu logique qu’une rémunération paie). Elle éloigne les plus importuns et permet aux proches de se rendre compte que l’on ne passe pas son temps à jouer aux jeux vidéos sur son ordinateur mais que l’on travaille.

  2. transtextuel dit :

    A mon avis, les professions intellectuelles ne sont pas les seules à « profiter » de ces sollicitations, même si j’augure que certains métiers s’y prêtent davantage. Les notaires par exemple voient de cordiales invitations à dîner prendre la tournure d’une consultation au rabais.

    S’il me semble normal et souhaitable de cultiver le sens de l’entraide et les petits services inhérents à la vie sociale, j’estime de plus en plus que les requêtes portant sur une expertise pro relèvent d’un statut particulier. Comme tu le mentionnes, il y a le prix de l’effort. Exiger un montant permet de diffuser un message clair. Et puis comme ça, on va pouvoir payer en espèces ou en cadeau le fameux copain informaticien qui s’échine à chirurgifer le PC fautif !

    Pour les JV, la solution consiste à gagner son bifteck dans le domaine, pardi !🙂

  3. lara dit :

    juste quelques encouragements et des félicitations! c’est excellent! tu écris très bien, c’est agréable à lire même lorsqu’on n’est pas concernée par le sujet! j’ai beaucup ri, de très bonnes tournures de phrase et un vocabulaire précis, j’apprécie et presque je t’envie!😉

  4. transtextuel dit :

    Merci de cet encouragement🙂

  5. Il y a quelques personnes à qui je ne peux pas refuser ce genre de « dépannage » (un oncle d’un certain âge très actif dans le milieu associatif, par exemple, qui me demande régulièrement de lui traduire des courriels ou des lettres en anglais ou en français, malgré de longues explications de ma part sur le thème : « un traducteur ne traduit que vers sa langue maternelle… »). Pour le reste, j’essaie de faire oeuvre de pédagogie et surtout, j’explique à la personne en question combien de temps va en fait me prendre ce « petit dépannage ». Ça suffit généralement à la décourager ou à lui faire envisager une forme de rémunération.

  6. transtextuel dit :

    Oui, il y a dans mon entourage aussi des gens qui me demandent un dépannage et je ne me vois pas leur présenter une facture : quand ma mère me demande cinq lignes depuis l’italien par exemple. La crispation excessive n’arrangera pas ma vie sociale et affective.
    Néanmoins, cette situation n’a guère de rapport avec les demandes incroyables du genre : pondre 300 pages moyennant quelques risettes, et que ça saute. En partant d’une présomption de bonne foi chez mon interlocuteur, j’imagine qu’il ne mesure pas le temps que prendrait ce « service » – au détriment d’autres activités plus lucratives ou plus amusantes.

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