Comment traduire sans mégacyclotron à cristaux liquides ?

Un traducteur sait-il tout des textes qu’on lui confie ? Par exemple, est-il bien raisonnable de s’adresser à lui pour restituer dans sa langue un rapport technique en pétaouchnoke sur un accident de train? Et si on demandait à un bac +27 bilingue tiens?

Non, un traducteur ne sait pas tout (un petit poncif dans les dents). Mais on a des armes pour faire face aux textes pointus et en offrir une version correcte autant dans le style que dans la précision terminologique.
« Terminologie » : en voilà un mot barbare ! Ce vocable indigeste renvoie à une réalité que nous expérimentons au jour le jour : dans chaque cercle de spécialistes, il existe un jargon que le profane ne saurait décrypter. Un menuisier, un endocrino, un géomètre ou un greffier recourt à des termes propres à son métier pour décrire son quotidien de labeur et de sueur.

Tiens, un petit exemple en passant :

« Le premier déploiement sous vide et à chaud du robot AIA (Articulated Inspection Arm) a été effectué le 3 septembre 2008 dans l’enceinte plasma du tokamak Tore Supra, dans les conditions opérationnelles de la machine et quasiment sans perturbation :

ultra vide : 1,4.10-5 Pa
à chaud : 120 °C

Après cette inspection rapprochée des composants internes de la machine, la campagne plasma a pu reprendre rapidement sans nécessité de reconditionner la chambre.

Cet événement constitue une étape importante vers la démonstration des possibilités d’intervention robotisées dans la chambre à vide d’ITER. L’enjeu est important en termes d’accessibilité en milieu hostile et de disponibilité globale des futures machines de fusion.

Cette démonstration, première mondiale, est le résultat d’une synergie et d’une forte mobilisation des laboratoires de la DRT et de la DSM. Le robot est développé par les laboratoires du LIST, sur leurs compétences dans les domaines des porteurs à fort élancement, de la modélisation des structures flexibles, de l’électronique durcie et du contrôle-commande en temps réel. L’IRFM, expert dans les composants et assemblages destinés aux environnements tokamak, s’est associée au projet en 2003 en développant l’intégration et les modes opérationnels. »
Source

Typique de la situation terminologique : un texte par des pros d’un domaine, sur leur spécialité, à l’adresse de pros ou du moins d’amateurs (très) avertis.

Déploiement sous vide et à chaud ? Enceinte plasma ? Tokamak ? Ultra vide ? Reconditionner la chambre ? Chambre à vide ? Modélisation des structures flexibles (et tout ce qui s’ensuit) ? Et encore d’autres tiens, à bien y relire. Argh, la panique, faut-il renoncer et dire à mon client qu’il ferait mieux d’aller s’adresser au fameux bac+27 dont la maman est pétaouchnokienne ?

Non.  Eh oui : non.

Il suffit d’élucider les concepts. Dans une démarche pro, google, wikipedia ou autres forums représentent un moyen léger, un simple dépannage éventuel en cas d’imprécision secondaire. Toutefois, quand il s’agit d’un rapport sur des réacteurs nucléaires, les effets d’un médicament, les plans d’un avion, l’approximation est non seulement stupide (perte d’un client) mais surtout, dangereuse. Les bourdes ont un prix : un accident engageant ma responsabilité m’expose à cracher des sous jusqu’à la 30è génération, sans parler des nuits hantées de cauchemars !

D’où l’intérêt de se renseigner avec soin auprès de sources fiables – le Net n’étant qu’un vaste foutoir où n’importe qui raconte n’importe quoi. Pas le choix : il faut renoncer à la facilité, se retrousser les manches et entreprendre des recherches auprès d’experts du domaine.

Fort heureusement, l’article mentionne moult indices pour dénicher des infos pertinentes : robot AIA, une date, tokamak Tore Suprema, etc.  En outre, dans ma grande mansuétude (bon ok, en fait c’est plutôt pour éviter les poursuites, j’avoue), j’ai indiqué un lien. Lien qui propose des ressources en ligne, dignes de confiance dans la mesure où il s’agit de l’IRFM, fort qualifié en la matière.

Reste à se bouger, prendre son téléphone, taper un mail,  demander une brochure, obtenir un RV ou alors un renvoi vers un autre pro, et même – gare aux flemmards – se déplacer pour voir la personne ad hoc, avec un petit enregistreur ou un bon vieux bic. Et pan sur le bec du vieux cliché du traducteur entouré de dicos au fond de son réduit poussiéreux. L’interaction avec la bonne vieille réalité est indispensable. Surtout, c’est amusant.

Toutefois, histoire de ne pas entreprendre pour rien une visite à Perpète-les-oies auprès de scientifiques surmenés, je peux aussi aller farfouiller plus près : il doit bien y avoir une bibliothèque ? Google : « bibliothèque physique nucléaire » : bingo ! Une librairie ? Google m’informe que ça ne manque pas. Une association ? En voilà une!
Par ailleurs, ces messieurs et (parfois) dames découvrent subitement un traducteur qui vient leur brandir des paperasses sous le nez en espérant des explications. La diplomatie et l’efficacité exigent un minimum de recherches préalables avant le RV.

Ce petit jeu de piste a égayé l’ensemble de ma première année à l’ESIT. Une semaine sur deux, notre prof de « méthodologie de la recherche documentaire » nous refilait un texte obscur à souhait dans un domaine spécialisé. Il fallait, à la session suivante, expliquer les termes et la phraséologie, en présentant bien entendu les origines vérifiables des informations : Monsieur Untel ou le bouquin Truc. En outre, nous devions dénicher 20 sources potentielles ou effectivement exploitées sur le thème. Pas une de moins.
Voici la liste :
– Une bibliothèque
– Une librairie
– Un musée
– Une revue
– Un source audiovisuelle : film, reportage, émission radio…
– Une source multimédia (Cd-rom ou base de données)
– Une formation (lycée, CAP, institut… )
– Un site sérieux (base de données pro, etc)
– Un syndicat / chambre syndicale / fédération
– Une manifestation publique (salon, expo…)
– Une encyclopédie
– Annuaire papier ou bottin (inutile de se ruer sur les pages jaunes)
– Un spécialiste pertinent
– Une société privée
– Un magasin ou revendeur
– Un organisme public
– Un mémoire ou une thèse de doctorat
– Une norme (afnor / iso)
– Un texte législatif
– Un serveur minitel
Bien entendu, il faut indiquer les coordonnées exactes de chacun de ces éléments.

Les démarches ne sont pas allées sans surprises et éclats de rire. Je me souviens d’un texte médical sur la polyarthrite rhumatoïde ; l’étudiante chargée de l’exposé a remonté le fil des médecins jusqu’à un professeur chevronné dans cette spécialité et elle a enregistré l’entretien. L’expert était hilarant (« alors vous voyez, cette maladie, c’est ce gros machin dégueulasse là sur la photo…« ), sans épargner quelques égratignures pour l’auteur de l’article au passage.
Or, l’auteur de cet article n’était autre que ce professeur en-personne-soi-même. L’ayant rédigé quelque 10 années auparavant, il en avait oublié jusqu’à l’existence et n’a pas reconnu sa production.
Il paraît d’ailleurs que le cas n’est pas rare…

5 commentaires pour Comment traduire sans mégacyclotron à cristaux liquides ?

  1. Kamal dit :

    Salut,

    Est-ce qu’on a réellement le temps de faire toute cette recherche quand on connait la réalité des délais dans le monde de la traduction.

    Les clients cherchent celui qui pourra faire le mieux, le plus vite, tout en étant le moins cher. ce sont là les 3 critères fondamentaux d’attribution d’un marché.

    Pour ma part, je ne postule qu’aux offres pour lesquelles je sais que je n’aurai pas besoin de faire une recherche terminologique poussée. Cela me permet d’indiquer un délai inférieur à celui des autres postulants et d’avoir une chance de remporter le marché…

  2. transtextuel dit :

    Bonjour Kamal,

    Postuler aux offres concernant un terrain qu’on maîtrise déjà est naturellement le plus malin. Toutefois, il arrive que, même dans cette spécialité, on hésite sur un mot, une tournure de phrase, un concept qu’on ne connaît pas : est-ce vraiment ainsi que le formulent les pros en français ?
    Et faut-il prendre le risque d’une approximation au détriment de la qualité de la traduction ?
    C’est alors qu’intervient une stratégie de recherche bien assimilée pour trouver rapidement la bonne info sérieuse.

    N’est-ce pas également au traducteur lui-même de jauger s’il a les épaules assez larges pour traiter un contrat très pointu compte tenu des délais de livraison ?

  3. L.a dit :

    Bonjour,

    Très intéressant. Je me suis toujours demandé à quel point ça pouvait être difficile pour un « profane » de faire des traductions dans un domaine très technique. Mais j’imagine que ce doit être enrichissant et qu’il faut une bonne dose de curiosité. Merci de partager cette expérience.

  4. pap'chic dit :

    A ne pas faire lire à des élèves de seconde qui rêvent de traduite les textes littéraires !

  5. […] mais du moins  chacun nourrit-il ainsi certaines expertises, qui s’allient à merveille aux stratégies pour s’informer. En outre, hors du cadre professionnel, nous sommes aussi des gens normaux (à divers degrés du […]

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