Nous avons bien ri et festoyé avec la traduction lue, relue, dix fois corrigée par détails et pinaillages. C’est la phase finale avant livraison désormais : la relecture directe en français, sans référence à l’anglais, pour vérifier que les phrases veulent dire quelque chose et que le mouvement du texte présente une fluidité suffisante à qui consultera. C’est l’étape où il faudrait pouvoir oublier tout ce qu’on a appris en anglais et ne conserver à l’esprit que le sens du français naturel, authentique, du terroir, comme l’écrirait n’importe quel habitant de l’hexagone (par rapport aux normes de 1865 j’entends). La pratique régulière de la langue étrangère recèle des pièges : le degré de vigilance faiblit inconsciemment devant une phrase rédigée en français mais en réalité calquée sur l’anglais dans sa tournure. Cette avanie survient toujours tôt ou tard, parfois corrigée à temps, d’autres fois inaperçue tant est ancrée l’habitude d’employer la langue étrangère sans effort. Éternel écueil du traductraître naviguant dans un univers incertain et mouvant, peuplé de merveilles et aussi de mirages.
Si la commande de traduction émanait d’un client soucieux de qualité, le texte ferait l’objet d’une relecture par un tiers chevronné en français (orthographe, grammaire, syntaxe mais aussi typographie, normes de mise en page pour les correspondances et que sais-je encore).
Je propose donc en lecture ce résultat, sans prétendre une seule seconde qu’il s’agisse de “la” traduction de référence, de “la bonne” traduction. J’ai simplement fait de mon mieux, d’autres auraient rédigé ce texte autrement, d’autres y auraient adjoint des touches plus ou moins fidèles, libres, élégantes, populaires…
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Rappel du contexte :
Après la Guerre de Sécession, d’anciens maîtres ont cherché à récupérer leurs anciens esclaves, faisant miroiter des promesses de vie meilleure en cas de retour au bercail. Mon coup de cœur à partager avec vous : la réponse d’un ancien esclave, Jourdon Anderson, à l’invitation de son ancien maître. Vous pouvez la lire en V.O. sur ce site.
Dayton, Ohio, le 7 août 1865
A mon ancien maître, le colonel P.H. Anderson
Résidant à Big Spring, Tennessee
Monsieur,
A la réception de votre missive, je me suis réjoui d’apprendre que vous ne m’aviez pas oublié, moi, Jourdon et que vous désiriez mon retour à vos côtés, m’assurant que vos égards envers moi surpasseraient tous ceux d’autrui. Maintes fois, j’ai éprouvé de la gêne à votre endroit. Je pensais que les Yankees vous avaient pendu depuis longtemps en apprenant que vous receliez des Rebelles. Je présume qu’ils n’ont pas eu vent de votre visite chez le colonel Martin pour tuer le soldat de l’Union que son escadron avait laissé dans l’écurie.
Même si vous m’avez tiré dessus à deux reprises avant que je ne vous quitte, il m’aurait déplu d’apprendre que vous eussiez été blessé, aussi me réjouis-je de vous savoir en vie. Je serais enchanté de revenir dans l’ancienne demeure pour y revoir Mlle Mary et Mlle Martha ainsi qu’Allen, Esther, Green et Lee. Transmettez-leur mon affection à tous et dites-leur que j’espère les retrouver dans un monde meilleur si ce n’est dans celui-ci. C’est bien volontiers que je vous aurais rendu visite à l’époque où je travaillais à l’hôpital de Nashville mais un voisin m’a rapporté qu’Henry comptait m’abattre à la première occasion.
Je souhaite examiner en détail les perspectives attrayantes que vous évoquez dans mon intérêt. Ici, je jouis d’une existence assez agréable : je gagne 25 dollars par mois, nourri et vêtu. Je possède une maison confortable pour Mandy (que les habitants locaux appellent Mme Anderson) ; nos enfants Milly, Jane et Grundy fréquentent l’école et y progressent bien. Le professeur affirme que notre fils annonce de grandes qualités pour la prêtrise. Ils suivent le catéchisme tandis que Mandy et moi assistons aux célébrations religieuses. On nous traite avec bienveillance. Parfois, il nous vient aux oreilles des propos tels que : « là-bas, au Tennessee, ces gens de couleur étaient esclaves ». Nos enfants s’en irritent, mais je leur explique qu’il n’y avait rien d’infamant au Tennessee à appartenir au colonel Anderson. Bien des Noirs auraient retiré une certaine fierté, comme moi jadis, à vivre sous votre autorité. A présent, si vous aviez l’amabilité de m’annoncer par écrit les gages que vous me comptez me verser, je pourrais décider si vous revenir tournerait à mon avantage.
Votre proposition de m’accorder la liberté ne représente aucun intérêt. En effet, j’ai acquis mes documents d’émancipation en 1864 auprès du prévôt supervisant la préfecture de Nashville. Mandy s’inquiète de revenir sans assurance quant à vos intentions de nous traiter avec justice et bienveillance. Aussi avons-nous arrêté que, pour évaluer votre sincérité, nous vous demanderions de nous envoyer les gages correspondant à la durée de notre service chez vous. Par ce geste, nous pourrons oublier et pardonner les actes passés, établissant ainsi une relation neuve, ce qui nous incitera à nous fier à la valeur de votre équité et de votre amitié dans l’avenir.
Je vous ai loyalement servi pendant trente-deux ans et Mandy pendant vingt. A raison de 25 dollars mensuels pour moi et de 2 dollars hebdomadaires pour Mandy, nos gages s’élèveraient donc à 11 860 dollars. Veuillez y adjoindre les intérêts correspondant à la retenue de nos gages pour cette durée et en retrancher vos débours en vêtements ainsi que trois visites du médecin pour moi et l’arrachage d’une dent pour Mandy. Ce calcul indiquera alors la somme que nous pouvons réclamer en toute légitimité. Veuillez adresser le montant par le service postal Adams Express, chez M. V. Winters, notaire, à Dayton, Ohio. En cas d’absence de règlement pour ces arriérés de notre travail loyal par le passé, nous ne pourrons guère nous fier à vos promesses pour l’avenir. Nous sommes persuadés que le Créateur vous a dessillé les yeux sur les méfaits que vous et vos ancêtres nous ont infligés, à moi et à mes ancêtres, nous obligeant à trimer des générations entières à votre profit sans rétribution. Dans ma ville actuelle, je retire mes gages chaque samedi soir ; au Tennessee, il n’existait pas de jour de paie pour les Noirs, pas plus que pour les chevaux et les vaches. Assurément, un jour viendra où seront jugés ceux qui dépouillent un homme du fruit de son travail.
Dans votre réponse à cette missive, veuillez me décrire la sécurité dont bénéficieront Milly et Jane. A présent, ce sont de jolies jeunes femmes. Vous vous souvenez de la situation de Mathilda et Catherine. Je préférerais rester ici et souffrir la famine – quitte à en mourir s’il le fallait – que voir mes filles subir le déshonneur à cause de la violence et de la perversion de leurs jeunes maîtres. Veuillez également me faire savoir s’il existe désormais des écoles pour enfants de couleur dans vos environs. Rien ne saurait dorénavant me combler davantage que dispenser à mes enfants une instruction correcte et leur enseigner un comportement intègre.
Bien le bonjour à George Carter et remerciez-le de s’être emparé du pistolet avec lequel vous me tiriez dessus.
Votre ancien serviteur,
Jourdon Anderson
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Me voilà au terme de ce projet, dont je souhaite qu’il vous aura amusé autant que moi malgré sa longueur. J’espère n’avoir pas trop écorché la prose croustillante d’ironie de Jourdon Anderson. C’est avec une jubilation sans mélange que je ressers l’une de mes citations favorites (Courteline) : “Je ne sais pas de spectacle plus sain, d’un comique plus réconfortant, que celui d’un monsieur recevant de main de maître une beigne qu’il avait cherchée“.
Vos commentaires, corrections et réactions sont bienvenus. Je ne demande qu’à progresser !
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Précédents dans la série :
Dans la caboche de la traducteuse #1
Dans la caboche de la traducteuse #2
Dans la caboche de la traducteuse #3
Dans la caboche de la traducteuse #4
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Publié le 8 juin 2009 sur le blog Transtextuel. Veuillez respecter les droits d’auteur pour cet article : aucune citation sans mention de l’auteur d’origine, du site d’origine, du pseudonyme de la traducteuse et du blog Transtextuel.
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